mercredi 30 décembre 2009

Sur la platine en 2009.

Un petit coup d'oeil dans le rétroviseur avec quelques uns des coups de coeurs musicaux de l'année écoulée.



1. Melody Gardot: "who will comfort me".
Assurément un des albums de l'année. La jeune chanteuse possède une très grande voix et son interprétation est débarrassé de tout le superflu.

2. Lee Fields and the Expressions: "ladies".
Ce vieux de la vieille de la scène soul s'est rappelé à notre bon souvenir avec un album vintage qui ne sent absolument pas le formole comme c'est souvent le cas lorsqu'il s'agit d'enregistrer de vieilles gloires. Une des bonnes surprises de l'année.

3. Grizzly Bears: "two weeks".
Album efficace et très agréable au fil des écoutes.

4. Jean-Louis Murat: "Ginette Ramade".
Cette album enregistré à Nashvill se mérite. A la première écoute, on se demande bien pourquoi le barde auvergnat a traversé l'Atlantique pour enregistrer ces 11 morceaux. Mais à force de persévérance, les morceaux séduisent et la voix de Murat fait mouche.

5. Staff Benda Bilili: "Sala mosala".
Mon coup de cœur de l'année 2009. Le groupe congolais commence à rencontrer un beau succès en France et ailleurs (ils ont reçu le Womex, équivalent des victoires de la musique britannique). Mais c'est encore sur scène qu'ils donnent le meilleur d'eux-même (toujours pas remis d'un de leurs concerts). Très très fort!

6. Ballake et Vincent Segal: "Wo Yé N'gnougobine".
Un très bel album tout en introspection qui prouve que la rencontre d'univers sonores très différents offre parfois de très beaux fruits.

7. Salif Keita: "Folon".
La grande voix du mandingue nous est revenue avec un très bel album en cette année 2009. A compléter par la lecture d'un ouvrage de Florent Mazzoleni consacré au grand chanteur albinos. (voir ici l'article sur "l'épopée mandingue en musique").

8. Benjamin Biolay: "Brandt rhapsodie".
On peut trouver cette manière d'interpréter particulièrement affectée ou au contraire adorer. En tout cas, Biolay laisse rarement indifférent. Il chante ici en duo avec Jeanne Cheral.



1. Wax Tailor: "986 dragon chasers".
Le dj français confirme avec ce troisième album très inventifs et jamais barbants: une franche réussite.

2. Tinariwen: "Ere tasfata adounia".
Le blues touareg, brut et sans compromis, de la formation malienne séduit une fois de plus. Pour en savoir plus sur le blues touareg.

3. Charlie Winston: "Like a hobo".
Gros succès en France pour ce jeune britannique qui mêle avec bonheur folk et pop.

4.Wilco: "you and I".
La formation californienne brille une fois de plus avec des mélodies de toute beauté.

5. Bill Calahan: "Jim Cain".
Un album intimiste qui met en valeur la belle voix profonde et veloutée de Bill Calahan.

6. Lhasa: "Rising".
Très grand disque tout en calme et retenu (malheureusement son dernier). A lire:
- le portrait que lui consacre télérama.fr: "Lhasa, chanteuse à la voix unique".
- sur la blogothèque: "Lhasa, un au-revoir".

Rééditions:

7. Gnonnas Pedro and his djades band :"la musica en vérité".
Les Allemands d'Analog africa se sont distingués cette année par quelques rééditions particulièrement soignées. Ils contribuent ainsi à nous faire découvrir la richesse du patrimoine musicale béninois qui ne saurait se réduire au Tout Puissant Orchestre Poly-rythmo de Cotonou. Nous vous en reparlons très vite sur Samarra.

8. L'orchestre de la paillote: "Kadia blues".
Le dictateur guinéen Sékou Touré a très tôt misé sur la musique pour vanter les mérites de son régime. Si ce dernier s'est durci progressivement pour rendre le quotidien des Guinéens insupportable, la musique guinéenne s'est en revanche imposée comme une des plus belles et créatrice du sous-continent. La compagnie discographique d'Etat, Silyphone, a ainsi diffusé quelques très beaux disques dont ceux de l'orchestre de la paillote devenu ensuite Keletigui et ses Tambourinis. Pour en savoir plus sur la très riche, et méconnue, musique guinéenne, nous vous renvoyons aux 2 articles sur Lire-Ecouter-Voir.

jeudi 17 décembre 2009

196. Molotov: "frijolero".

Une frontière américano-mexicaine dynamique

Cette chanson du groupe de rock mexicain Molotov propose un aperçu radical des rapports et des représentations qu'ont les habitants de part et d'autre de la frontière Etats-Unis/Mexique. Comme nous l'avons vu précédemment,
la frontière Etats-Unis/Mexique constitue une interface, c'est-à-dire une zone de contact entre deux espaces différenciés, en l'occurrence des territoires d'inégal développement. Les écarts de richesses engendrent des dynamiques spécifiques. Depuis les années 1960, les régions au nord du Mexique, à proximité de la frontière, accueillent des usines américaines d'électronique, de textile. Les investisseurs américains profitent ainsi des incitations fiscales et d'une main d'œuvre bon marché qui permet de réduire considérablement les coûts de production, tout en réduisant les frais de transports des marchandises, exportées majoritairement aux Etats-Unis. Les fonctions de commandement, quant à elles, restent implantées aux Etats-Unis.

Schéma sur l'espace frontalier Etats-Unis/Mexique. Réalisation d'Yves Guiet dont le site est particulièrement précieux. Cliquez sur l'image pour l'agrandir.


Les maquiladoras ont donc grandement contribué à l'essor des villes-jumelles de part et d'autre de la frontière, comme San Diego-Tijuana, ou El Paso- Ciudad Juarez. Pour autant, elles n'ont pas mis un terme aux migrations. De fait, la frontière américano-mexicaine est aujourd'hui l'une des plus dynamiques au monde pour les flux de marchandises, de capitaux, mais aussi et surtout humains. On estime par exemple qu'entre 2000 et 2008, 8 millions de Mexicains ont migré aux Etats-Unis.

Cette immigration, légale ou clandestine, est cruciale pour le Mexique puisqu'elle sert de soupape de sécurité à l'économie de ce pays émergent.
Or, l'économie américaine dépend, elle aussi, de ces travailleurs clandestins. Dans le secteur du bâtiment, de la restauration notamment, nombre d'entreprises américaines dépendent et recherchent des employés clandestins afin d'économiser des charges sociales ou embaucher sans contrats de travail. L'appui de cette main d'œuvre reste donc cruciale pour les Etats du sud-ouest des Etats-Unis. Au fond, ce qui pose problème à certains Américains, c'est l'installation de ces travailleurs avec leurs familles aux Etats-Unis.

Une concentration dans les Etats du Sud-Ouest

Aujourd'hui, la population hispanique représente la première minorité aux Etats-Unis. L'apport migratoire important (700 000 entrées par an) et l'accroissement naturel fort de ces populations expliquent l'essor de ce groupe. Les hispaniques se concentrent dans les Etats du sud-ouest, principalement pour des raisons de proximité géographique avec les pays de départ (en premier lieu le Mexique). Dans certains Etats tels que le Texas ou le Nouveau Mexique, ils représentent un pourcentage important de la population totale (50% au Nouveau Mexique), à tel point que l'espagnol y est devenue langue officielle et s'impose dans de nombreux médias destinés à la communauté hispanophone (journaux, chaînes de télé).

Les transferts de fonds effectués par ces immigrés en direction de leurs familles et donc de leurs régions d'origine jouent aussi un rôle capital. En 2005, le Mexique aurait ainsi reçu 20 milliards de dollars, ce qui représente la deuxième source de devises étrangères du pays après le pétrole (dont les principaux clients restent les Etats-Unis). Dans le contexte de la crise économique actuelle, ces transferts se sont considérablement réduits (cf:
"la crise: la fin de l'eldorado américain?"). En tout cas, la dépendance économique du Mexique à l'égard des Etats-Unis est bien réelle et la question de l'immigration a donc des implications économiques cruciales pour le Mexique.

La croissance rapide de la communauté hispanique
Le poids croissant des hispaniques dans la population totale américaine.

L'importance de cette minorité contribue-t-elle à un métissage humain et culturel de la société américaine ou bien, comme le pense le politologue Samuel Hutintgton, menace-t-elle la domination des WASP par sa réticence à s'assimiler ou à s'insérer dans le modèle américain? (melting pot ou salad bowl). Fidèle à sa théorie du choc des civilisations, ce dernier considère comme inévitable la confrontation entre la civilisation anglo-saxonne protestante et la civilisation latine et catholique.

Or, les incompréhensions demeurent également nombreuses de part et d'autre de la frontière comme semble le prouver la chanson de Motolov.



Dans le premier couplet, la parole est aux Mexicains qui singent l'accent des Américains parlant espagnol. Ils s'adressent directement à leurs voisins du nord en récusant les stéréotypes que ces derniers colportent sur les Mexicains. Ils rejettent par exemple la parfaite panoplie du Mexicain de service, en premier lieu le sombrero, qui fait plus couleur local pour les touristes. De la même manière, ils refusent de se faire traiter de "mangeurs de haricot" (en référence à l'omniprésence de cet aliment dans la cuisine du pays) par les Américains. Ils rappellent ensuite que l'économie américaine a bien besoin des ressources mexicaines: le pétrole (le Mexique est le troisième fournisseur de pétrole des Etats-Unis) et la drogue d'origine mexicaine (cannabis) ou celle qui transite par le pays en provenance d'Amérique latine (cocaïne), avant d'être consommée par les toxicomanes du Nord (
Même si on a la réputation / d’être vendeurs / de la drogue que nous plantons, / vous, vous en êtes les consommateurs). En passant, le groupe glisse une référence implicite aux ardeurs belliqueuses des Américains dès qu'il s'agit de faire fonctionner à plein l'économie du pays (Nous ne dopons jamais notre économie, / en faisant la guerre à d’autres pays).

Le trafic de drogue au Mexique
Quatre des plus importants cartels de drogue sont basés à proximité de la frontière avec les Etats-Unis. Les violences liées au narcotrafic auraient causé 1 000 morts en 2005.

Le refrain donne la parole aux Américains qui refusent de leur côté d'être traités de "gringos" et invitent les Mexicains à rester chez eux. Ils terminent d'ailleurs en traitant ces derniers de "mangeurs de haricots", ce qui contribue à envenimer le dialogue entre les deux parties.

De nouveau, la parole passe aux Mexicains qui dénoncent la morgue de leurs voisins du nord et la condescendance dont ils font preuve à leur égard (
Si j’avais reçu une pièce
à chaque fois / que j’ai été regardé de haut / parce que j’étais du mauvais côté de la ville. / Je serais un home riche...
). Ils dénoncent ensuite la politique anti-immigration des autorités américaines qui ferment leurs frontières et rendent particulièrement périlleuses les tentatives d'entrée sur le territoire des migrants mexicains clandestins.

C'est en 1994, sous la présidence de Bill Clinton, que les premières grandes mesures sont prises, en se concentrant d'abord sur la Californie. Le relais est bientôt pris par l'administration Bush avec la promulgation, le 26 octobre 2006, de la loi du Secure Fence Act destinée à renforcer la surveillance de la frontière avec le Mexique et qui permet la construction de murs sur environs un tiers de la longueur de la "linea" (soit 1125 km). Hauts de 4,5 mètres et constitués de plaques d'aciers installées le long de la frontière, parfois sur d'assez longues distances, au niveau des points d'accès les plus aisés, notamment au niveau des agglomérations par exemple. Mais la frontière est très longue, elle fait plus de 3000 km. Elle reste donc plutôt perméable. Une majorité de la frontière reste d'ailleurs constituée d'un grillage qu'il est assez facile de franchir. En tout cas, les autorités américaines sont parvenus à rendre les choses beaucoup plus compliquées pour les immigrants.

En effet, ces installations vont de pair avec une surveillance humaine constante et croissante. Pour ceux qui parviennent à traverser la frontière et surmonter l'aridité du désert, il faut encore compter avec des citoyens américains zélés groupés en milices qui signalent à la police les immigrés qu'ils repèrent, quand ils ne se font pas justice eux-mêmes. Le groupe chante:


Si tu devais, toi aussi éviter les balles
de certains gringos propriétaires de ranchs
continuerais-tu à leur dire : «Bon à rien de wetback »?
si tu devais recommencer à partir de zéro?


Ce mur ne tente pas de contenir une force militaire, mais de séparer des populations aux niveaux de vie différents. Les tronçons de mur construits ou en construction le long de la frontière du Rio Grande, entre les Etats-Unis et le Mexique visent à contrôler les flux, les trafics, et d’assurer la sécurité économique des Etats-Unis. Une grande partie de la frontière épouse le tracé du Rio Grande ce qui explique que l'on ait surnommé les migrants les wetback, littéralement les "dos mouillés".


Enfin, le dernier couplet relativise l'arrogance américaine qui consiste à considérer le tracé de la frontière comme intangible et donc l'appartenance d'un territoire à un Etat comme définitive. La construction des Etats-Unis s'est réalisée de manière progressive par des achats, conquêtes... Les Etats du Texas, du Nouveau Mexique, de la Californie ou encore l'Arizona appartenaient au Mexique il n'y a pas si longtemps.

Maintenant, baisse les yeux
pour regarder où tu te trouves
.
Ce sol nord-américain que tu prends comme allant de soi.
Si ce n'était pas grâce à Santa Ana, juste pour information,
tes pieds se trouveraient au Mexique.


La demande de rattachement du Texas

Avec le partage de l'Oregon en 1846, les Etats-Unis atteignent le Pacifique. Désormais ils se tournent vers le monde hispanique. Au sud des Etats-Unis se trouve la République Indépendante du Texas, fondée en 1835 au terme de la révolte, des colons texans contre le général mexicain Santa Anna. Ce dernier, à la tête des forces mexicaines, fut vaincu lors de la bataille de San Jacinto, du 22 avril 1836 par le général Sam Houston, à la tête de l'armée texane formée majoritairement de colons américains. Par le traité de Velasco, Santa Anna, tombé aux mains des Texans, acceptait de retirer ses troupes du sol texan en échange d'un sauf-conduit, à charge pour lui de convaincre les autorités mexicaines de renoncer au Texas (déconsidéré, il échoue dans cette mission) .

Cette république du Texas demande son rattachement aux Etats-Unis. Le président américain James Polk, accepte d'annexer le Texas en 1845, ce qui provoque la guerre entre les Etats-Unis et le Mexique.


Les Américains sont vainqueurs en 1848 et, Polk peut, en position de force, négocier avec le gouvernement mexicain l'achat d'un immense territoire. Le Mexique, indépendant depuis 1821, perd ainsi 40 % de son territoire (cf: le dessous des cartes).

Un grand merci à G. Aguer qui nous a signalé cette chanson (à voir sur son blog).


Molotov - Frijolero (Dance and dense denso)

Yo ya estoy hasta la madre
De que me pongan sombrero
Escuche entonces cuando digo
No me llames frijolero

Y aunque exista algun respeto
No metamos las narices
Nunca inflamos la moneda
Haciendo Guerra a otros paises

Te pagamos con petroleo
e interes es nuestra deuda
Mientras tanto no sabemos
Quien se queda con la feria

Aunque nos hagan la fama
De que somos vendedores
De la droga que sembramos
Ustedes son consumidores

Coro:
Don't call me gringo, You fuckin beaner
stay on your side of that goddamn river
don't call me gringo, You beaner.
No me digas beaner, Mr. Puñetero
Te sacaré un susto por racista y culero.
No me llames frijolero, Pinche gringo
puñetero.——(chingao)

Now I wish I had a dime
for every single time
I've gotten stared down
For being in the wrong side of town.
And a rich man I'd be
if I had that kind of chips
lately I wanna smack the mouths
of these racists

Podras imaginarte desde afuera,
Ser un mexicano cruzando la frontera
Pensando en tu familia mientras que pasas
Dejando todo lo que tu conoces atras
Tuvieras tu que esquivar las balas
De unos cuantos gringos rancheros
Les seguiras diciendo good for nothing
wetback? y tuvieras tu que empezar de cero

Now why don't you look down
to where your feet is planted
That U.S. soil that makes you take shit for granted
If not for Santa Ana, just to let you know
That where your feet are planted would be Mexico
Correcto!

Don't call me gringo, You fuckin beaner
stay on your side of that goddamn river
don't call me gringo, You beaner.
No me digas beaner, Mr. Puñetero
Te sacaré un susto por racista y culero.
No me llames frijolero, Pinche gringo, Puñetero

Don't call me gringo, You fuckin beaner
stay on your side of that goddamn river
don't call me gringo, You beaner.
No me digas beaner, Mr. Puñetero
Te sacaré un susto por racista y culero.
No me llames frijolero, Pinche gringo,
(pinche gringo que?) Puñetero.



__________________________

J’en ai maintenant marre
Qu’on me fasse porter un sombrero
Écoute-moi alors quand je dis :
« Ne m’appelle pas mangeur de haricot »

Et même s’il existe du respect
Et sans se mêler de vos affaires
Nous ne dopons jamais notre économie,
En faisant la guerre à d’autres pays.

On te paie avec du pétrole
Ou avec les intérêts, notre dette.
Pendant ce temps, on ne sait pas
Qui est le gagnant de l’opération.

Même si on a la réputation
D’être vendeurs
De la drogue que nous plantons
Vous, vous en êtes les consommateurs.


Ne m’appelle pas gringo
toi, fichu mangeur de haricot
Reste de ton côté
de ce fichu fleuve
Ne m’appelle pas gringo,
toi, mangeur de haricot.
Ne m’appelle pas mangeur de haricot
monsieur l’Enfoiré
ou tu va voir ce que je te réserve
ne m'appelle pas mangeur de haricot
sale enfoiré de gringo.


Si j’avais reçu une pièce
à chaque fois
que j’ai été regardé de haut
parce que j’étais du mauvais côté de la ville.
Je serais un homme riche
si j'avais eu ce genre de salaire.
Alors, je casserais la gueule
de ces racistes.

Tu pourras te faire une idée
De ce que c’est d'être un Mexicain qui passe la frontière,
en pensant à ta famille pendant que tu traverses,
et en laissant tout ce que tu connais derrière toi.
Si tu devais, toi aussi éviter les balles
de certains gringos propriétaires de ranchs
continuerais-tu à leur dire : «Bon à rien de wetback »?
si tu devais recommencer à partir de zéro?

Maintenant, baisse les yeux
pour regarder où tu te trouves
.
Ce sol nord-américain que tu prends comme allant de soi.
Si ce n'était pas grâce à Santa Ana, juste pour information,
tes pieds se trouveraient au Mexique.
Correct!

Ne m’appelle pas gringo
toi, fichu mangeur de haricot
Reste de ton côté
de ce fichu fleuve
Ne m’appelle pas gringo,
toi, mangeur de haricot.
Ne m’appelle pas mangeur de haricot
monsieur l’Enfoiré
ou tu va voir ce que je te réserve
ne m'appelle pas mangeur de haricot
sale enfoiré de gringo.



Sources:
* Les émissions du dessous des cartes du:
- 8 mars 2007 consacrée aux "nouveaux murs";
- 28 février 2007: "le Mexique à la charnière du Nord et du Sud".
- 14 février 2007: "les hispaniques aux Etats-Unis".

Liens:

- En complément de cet article, un riche dossier sur la frontière Mexique/Etats-Unis concocté par Etienne Augris. Sur Samarra, il consacre un article aux Marras, il y revient aussi sur l'immigration hispanique aux Etats-Unis.

- Sur le blog de J.C. Diedrich: "la frontière américano-mexicaine au cinéma".

- infographie du Monde sur "les latinos aux Etats-Unis".

- Une mise au point sur l'ALENA sur le blog de R. Tribouilloy.

- Sur RFI.fr: "ces murs qui partagent les territoires et les ennemis.." Notamment un reportage de Michèle Gayral "le long de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique".

- Sur le blog de M. Raingeard: "frontières: lieux d'échanges ou de conflits".

- La passerelle d'Emmanuel Grange propose un article intéressant: "la crise: la fin de l'eldorado américain?".

- Géographie sociale.org: "Mexique/Etats-Unis: frontière, immigration et inégalités sociales..."

- Libération.fr: Un "monde des murs".

195. Lila Downs: "El bracero fracasado".


"chers voisins". Caricature trouvée dans Courrier International (28/09/2006).

"Les frontières délimitent les territoires des Etats et séparent les hommes. Elles constituent des discontinuités majeures dans l'organisation de l'espace et sont avant tout le produit de l'histoire. Il n'existe pas de frontières "naturelles" même si certaines suivent des limites physiques (un fleuve par exemple)"
Manuel de géographie de 2nde, Magnard, 2006


La mondialisation tend néanmoins à changer la donne. Elle renforce en effet la place des espaces transfrontaliers. Ainsi la frontière Etats-Unis/Mexique constitue une interface, c'est-à-dire une zone de contact entre deux espaces différenciés, en l'occurrence des territoires d'inégal développement
. Les écarts de richesses engendrent des dynamiques spécifiques. La Mexamérique égrène le long de la frontière les twins cities, lieu privilégié d'implantation des maquiladoras, les usines d'assemblages à capitaux nord-américains et à main d'oeuvre mexicaine installées côté mexicain sur la frontière Etats-Unis/Mexique.

Schéma sur l'espace frontalier Etats-Unis/Mexique. Réalisation d'Yves Guiet dont le site est particulièrement précieux. Cliquez sur l'image pour l'agrandir.



Cette frontière est longue de 3140 km. Aujourd'hui, elle se matérialise par une clôture surmontée de barbelés. Les points de passage demeurent peu nombreux, principalement situés dans les villes jumelles à cheval sur la frontière, telles que El Paso / Ciudad Juarez ou San Diego / Tijuana. C'est pourtant entre ces deux villes que fut
ériger le premier mur en 1994, année de l'entrée en vigueur de l'Alena, l'accord de libre échange Mexique - Etats-Unis - Canada.


L’immigration illégale



Outre la proximité géographique, la mise en place de l'Alena, un autre phénomène explique l'importance et la croissance des échanges de part et d'autre de la frontière. En effet, une nouvelle communauté hispanique s’est implantée aux Etst-Unis, principalement dans le sud-ouest du pays. Elle attire chaque année d'autres migrants attirés par l'espoir d'une vie meilleure.



Ce rêve américain s'avère de plus en plus difficile à atteindre compte tenu du renforcement de la sécurité sur la frontière américaine, et des lois adoptées par les Etats-Unis, de plus en plus sévères envers les étrangers qui entrent et travaillent de façon illégale dans le pays. L'afflux de migrants illégaux ne faiblit pourtant pas et l'immigration illégale est en train de supplanter l'immigration légale. 11 millions d’immigrés illégaux vivent aujourd’hui aux Etats-Unis, dont 80% sont des Latino-américains, avant tout mexicains.



Le Mexique, membre de l’OCDE, de l’OMC, a pourtant le plus fort revenu par habitant de toute l’Amérique latine. Il s'agit d'un pays émergent non dépourvu de ressources. Par ses liens avec les Etats-Unis , c’est presque un pays « du nord ». Les deux Etats font partie de l'ALENA, l'Association de Libre échange des Etats d'Amérique du Nord, par exemple. Elle a permis d'accroître les échanges économiques entre les deux pays (échanges libres de droit, encouragement aux investissements). Pour autant, les termes de ces échanges sont inégaux et le Mexique souffre d'un rapport de domination, en tout cas de dépendance, à l'égard des Etats-Unis. Par exemple, les Etats-Unis absorbent 85 % des exportations mexicaines, alors que le Mexique ne fournit qu'un cinquième des achats américains.

Le niveau de développement plutôt moyen du pays permet de classer incontestablement le Mexique dans les pays du Sud. Les écarts de revenus qui le séparent du grand voisin du Nord restent très importants et expliquent que les flux de clandestins ne risquent pas de se tarir.






Ainsi des milliers de migrants poussés par la pauvreté quittent leurs pays dans l'espoir de trouver du travail et un avenir meilleur chez le grand voisin du Nord. Ce voyage est dangereux et semé d'embuches.

La chanson ci-dessous interprétée par Lila Downs dépeint avec humour les pérégrinations mouvementées d'un migrant confronté à toutes sortes de dangers. Sans le sou, affamé, esseulé, désorienté, il ne parvient pas à échapper aux gardes frontières.

Malheureusement, dans la réalité, l'issue de ces migrations se termine souvent bien plus mal.


http://img229.imageshack.us/img229/6019/garycoronadopggk1.jpg

Photo empruntée au site Laïus d'Olibrius qui commente une intéressante série de clichés de migrants pauvres qui tentent de rejoindre un pays du Nord (2003 © Gary Coronado).


Les clandestins s’exposent à de nombreux dangers au cours de ces véritables odyssées. Parfois pris en main par des passeurs sans scrupules ("les coyotes"), prêts à les abandonner au moindre danger, ils doivent aussi compter avec les gangs qui sévissent dans la région. De fait, ils constituent des proies faciles, victimes de nombreux vols à mains armées, viols, voire meurtres.

La nécessité de se cacher et de se débrouiller pour se déplacer accroît aussi les risques d'accidents. Ainsi, une des hantises des migrants est de tomber sous les roues des trains qu'ils empruntent de manière clandestine (voir photo ci-dessus).


Dessin de Banegas trouvé ici.


Une fois la frontière franchie, les difficultés ne font que commencer et il faut échapper aux nombreuses patrouilles de gardes-frontières qui sillonnent le long de la "linea". En 2006, la police des frontières américaine comptait près de 18 000 hommes. Ces derniers disposent de moyens modernes tels que des hélicoptères, des quads, des caméras de surveillance pour traquer des individus à pieds. Il sont épaulés par certains citoyens américains zélés qui se regroupent en milices afin de traquer les clandestins. La police parvient à arrêter chaque année environ 1,5 million d’illégaux, pour 500 000 passages illégaux réussis.


http://img256.imageshack.us/img256/6276/alexwebb1979rd7.jpg

Photo empruntée au site Laïus d'Olibrius qui commente une intéressante série de clichés de migrants pauvres qui tentent de rejoindre un pays du Nord. Clandestins arrêtés à San Ysidro en Californie (1979 © Alex Webb).


Dans ces conditions, on comprend mieux qu'entre 1994 et 2004, plus de 3000 clandestins soient morts au cours de leurs tentatives. La plupart meurent de déshydratation, d’insolation ou d’épuisement en tentant de passer cette frontière, presque entièrement située en plein désert.


Or, ces dernières années, le passage est devenu encore plus difficile et risqué avec l'adoption d'une loi très restrictive sur l'immigration et l'érection de murs en certains points de la frontière américano-mexicaine. Qui mieux que W. Bush pour concrétiser cette brillante idée? Le 26 octobre 2006, ce dernier promulgue la loi du Secure Fence Act destinée à renforcer la surveillance de la frontière avec le Mexique et qui permet la construction de murs sur environs un tiers de la longueur de la "linea" (soit 1125 km). Hauts de 4,5 mètres et constitués de plaques d'aciers, ils sont surmontés de miradors et surveillés par des systèmes de video-surveillance.


http://img70.imageshack.us/img70/4003/gultongettyxg7.jpg

Photo empruntée au site Laïus d'Olibrius qui commente une intéressante série de clichés de migrants pauvres qui tentent de rejoindre un pays du Nord. Trou percé par les immigrants clandestins, dans le mur frontière construit entre les Etats-Unis et le Mexique (2007 © Hulton Getty).


Mais de quoi les Etats-Unis veulent-ils au juste se protéger en construisant un tel ouvrage? Cela reste très difficile à comprendre, puisque cette immigration clandestine constitue une main d'œuvre bon marché qui a représenté jusqu'à récemment une véritable soupape de sécurité pour l'économie américaine.




Le mur a été achevé l'année dernière, ce qui avouons le fait un brin désordre au moment où nous commémorons les 20 ans de la chute du mur de Berlin (les Etats-Unis furent d'ailleurs très discrets lors des cérémonies). Ce type d'ouvrage n'atteindra assurément pas son but. Des populations pauvres et désespérées continueront à tenter leurs chances, quitte à prendre tous les risques. En revanche, depuis que le mur existe, beaucoup de migrants saisonniers cessent de se rendre sur les grandes exploitations agricoles californiennes, au grand dam des fermiers américains, qui perdent du coup des sommes énormes.

Surtout, une politique migratoire digne de ce nom ne peut se résumer à la construction d'un mur. Les Etats-Unis refusent officiellement de régulariser massivement ces immigrants, mais semblent s'en accommoder une fois qu'ils semblent s'insérer dans le pays.


Au fond, l’immigration clandestine n’est envisagée que comme une menace, créatrice d'instabilité à cause des activités criminelles, notamment le trafic de drogue, qui existent dans cette zone frontière. Pourtant, elle pourrait être envisagée comme un avantage économique et démographique considérable pour les Etats américains riverains de la frontière.


Oncle Sam : "Hé, vous pourriez accélérer un peu le mouvement ? On cherche à empêcher les clandestins d'entrer…
– Si, señor !"



Un immense merci à G. Aguer qui nous a signalé cette chanson (à voir sur son blog). Nous lui empruntons d'ailleurs sa traduction.





Lila Downs: "El bracero fracasado".

Cuando yo salí del rancho
No llevaba ni calzones
Pero si llegué a Tijuana
De puritos aventones

Quand j’ai quitté le ranch
Je n’emmenais pas même une culotte
Mais je suis bien arrivé à Tijuana
À force de faire du stop

Como no traía dinero
Me paraba en las esquinas
Para ver a quien gorreaba
Los pescuezos de gallina


Comme je n’avais pas d’argent sur moi
J’ai fais des arrêts à droite à gauche
Pour trouver à qui demander gratuitement
Des cous de poulet


Yo quería cruzar la línea
De la Unión americana
Yo quería ganar dinero
Porque ésa era mi tirada


Je voulais traverser la frontière
De l’Union américaine
Je voulais gagner de l’argent
Parce que c’était ça, mon plan


Como no traía papeles
Mucho menos pasaporte
Me aventé cruzando cerros
Yo solito y sin coyote


Comme je n’avais pas de papiers
Encore moins de passeport
Je me suis aventuré à travers les collines
Tout seul et sans passeur


Después verán cómo me fue
Llegué a Santana
Con las patas bien peladas
los huaraches que llevaba
Se acabaron de volada


Après, vous allez voir ce qui m’est arrivé
Je suis arrivé à Santana
Avec les pieds tout écorchés
Les sandales que je portais
Se sont usées rapidement

El sombrero y la camisa
los perdí en la correteada
Que me dieron unos güeros
que ya mero me alcanzaban



Mon chapeau et ma chemise
Je les ai perdus au cours de la course
poursuite
Que m’ont infligé quelques gringos
qui m’ont attrapé en deux tours trois
mouvements.


Me salí a la carretera
Muerto de hambre y desvelado
Me subí en un tren carguero
Que venía de Colorado
Y con rumbo a San Francisco


J’ai atteint la route
Mort de faim et à découvert
Je suis monté dans un train de
marchandises
Qui venait du Colorado
Et allait en direction de San Francisco


De un vagón me fui colado
Pero con tan mala suerte
Que en Salinas me agarraron


Je me suis glissé hors d’un wagon
Mais avec une telle malchance
Qu’à Salinas ils m’ont attrapé


Después verán cómo me fue
Llegó la Migra
De la mano me agarraron
Me decían no sé qué cosas
En inglés me regañaron


Après, vous allez voir ce qui m’est arrivé
[Les officiers de] l’immigration sont arrivés
Ils m’ont attrapé par la main
Ils m’ont dit je ne sais pas trop quoi
Ils m’ont crié dessus en anglais


Me dijeron los gabachos
« Te regresas pa' tu rancho! »
Pero yo sentí muy gacho
Regresar pa' mi terruño
De bracero fracasado
Sin dinero y sin hilacho


Ces gringos, ils m’ont dit
« Retourne dans ton ranch! »
Mais je me suis senti très mal
De retourner dans mon pays natal
Pauvre journalier raté
Sans vêtement et sans le sou


Ernesto Pesquera
Chanté par Lila Downs
Album “The Border” (la línea)

Sources:
* Les émissions du
dessous des cartes du:
- 8 mars 2007 consacrée aux "nouveaux murs";
- 28 février 2007: "le Mexique à la charnière du Nord et du Sud".
- 14 février 2007: "les hispaniques aux Etats-Unis".

Liens:

- En complément de cet article, un riche dossier sur la frontière Mexique/Etats-Unis concocté par Etienne Augris. Sur Samarra, il consacre un article aux Marras, il y revient aussi sur l'immigration hispanique aux Etats-Unis.

- Sur le blog de J.C. Diedrich: "la frontière américano-mexicaine au cinéma".

- infographie du Monde sur "les latinos aux Etats-Unis".

- Sur RFI.fr: "ces murs qui partagent les territoires et les ennemis.." Notamment un reportage de Michèle Gayral "le long de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique".

- Sur le blog de M. Raingeard: "frontières: lieux d'échanges ou de conflits".

- La passerelle d'Emmanuel Grange propose un article intéressant: "la crise: la fin de l'eldorado américain?".

- Géographie sociale.org: "Mexique/Etats-Unis: frontière, immigration et inégalités sociales..."

- Libération.fr: Un "monde des murs".

mercredi 16 décembre 2009

Sur la platine: décembre 2009.




1. Wax Taylor (feat. Speech defect):"B.boy on wax".
Titre issu du dernier album du dj français.

2. Papa Wemba:"Malimba".
Quand le prince des SAPEURS mettait le feu à la piste de danse...

3. O.V. Wright:"I'm going home (to live with god)".
OV. Wright donne le frisson grâce à son interprétation particulièrement "habitée"de ce spiritual.


4.Eddi Bo:"Pass the hatchet".
Morceau tiré de la compilation "Saturday night fish fry" (soul jazz records) qui rassemble une excellente sélection de funk made in Nouvelle-Orléans.

5. Salif Keita:"Folon".
Le chanteur revient avec un très bel album intitulé "la différence". Sa voix d'or continue d'y faire des merveilles.


6. The Easybeats: "Friday on my mind".
Le morceau de bravoure des Easybeats n'a guère pris de rides et s'écoute toujours avec un grand plaisir.

7. Louie Ramirez: "Do it anyway you wanna".
Interprétation sauce latino d'un grand classique des pistes de danse.


8. Jackson Da Pandeiro:"Capoeira mata um".
Rythmiste hors-pairs, Jackson da Pandeiro a contribué plus que tout autre à la diffusion de la musique du nordeste. Irrésitible.

dimanche 6 décembre 2009

194. K'Naan : "Somalia" (2009)

Lorsque la Somalie se distingue dans l'actualité, c'est rarement à son avantage. Sont ainsi évoqués la piraterie, en augmentation ces dernières années, la première place du pays au classement mondial des pays les plus corrompus (devant l'Afghanistan) ou la non-ratification de la Convention Internationale des Droits de l'Enfant (caractéristique que la Somalie partage avec les États-Unis...).
Au-delà du côté sensationnel, rappelons tout d'abord quelques faits historiques concernant ce pays avant d'écouter le rappeur-slameur K'Naan. (Si vous souhaitez accéder directement à la suite, cliquez sur la partie qui vous intéresse) :


Un pays en miettes

La Somalie a une certaine unité de langue, de culture et de religion (l'islam sunnite, fortement marqué par le soufisme). Des Somalis se trouvent même à Djibouti, au Kenya et en Éthiopie (Ogaden). Les divisions du pays sont donc claniques et non ethniques. Cinq clans familiaux très larges se répartissent sur les territoires peuplés de Somalis. Pourtant, il n'y a jamais d'État unifié avant la colonisation.

Au XIXème siècle, les Égyptiens (qui s'intéressent au "Pays de Punt"), les Éthiopiens et surtout les Italiens, les Français et les Britanniques tentent d'étendre leur domination sur la "Corne de l'Afrique". Les Européens vont se partager cet espace : les Italiens (en s'y reprenant à deux fois, en 1896 où ils connaissent la terrible défaite d'Adoua puis en 1935 avec les grands moyens) obtiennent l'Ethiopie (et avec elle l'Erythrée) et une partie de la Somalie, les Britanniques l'autre partie de la Somalie et les Français le petit territoire qui forme aujourd'hui Djibouti. [Carte ci-contre : La Corne de l'Afrique et le Golfe d'Aden en 1939]

Après la Seconde Guerre mondiale, l'Ethiopie recouvre son indépendance et la Somalie italienne est provisoirement sous tutelle. Elle accède à l'indépendance en 1960 et fusionne avec la Somalie britannique, elle aussi émancipée. Les premières années qui suivent l'indépendance sont plutôt prometteuses pour le pays. Pendant la guerre froide, la Somalie penche d'abord du côté occidental, les États-Unis prenant la place du Royaume-Uni dans le Golfe d'Aden. Le pays a déjà des revendications sur les territoires des pays voisins peuplés de Somalis (Kenya et Ethiopie).

[La Corne de l'Afrique et le Golfe d'Aden en 1970]

1969 Le général Siyad Barré s'empare du pouvoir à Mogadiscio et se tourne vers Moscou. L'URSS installe une base à Berbera sur le Golfe d'Aden, non loin du détroit de Bab El-Mandeb qui commande le passage vers la Mer Rouge. Mais les rivalités avec l'Ethiopie, malgré son entrée dans le camp communiste en 1977 (avec l'arrivée au pouvoir de Mengistu qui chasse le Negus), entraînent une guerre à propos de l'Ogaden en 1977-1978. Le choix de l'Ethiopie par l'URSS précipite la défaite somalienne et fait retomber la Somalie vers le camp occidental dès 1978. Les Soviétiques quittent Berbera pour les îles de Dahlak au large de l'Ethiopie. La base de Berbera est concédée aux États-Unis qui soutiennent désormais le pays. Les tensions et affrontements persistants avec l'Ethiopie (une paix est finalement signée en 1988) poussent vers la Somalie de nombreux réfugiés venus de l'Ogaden. Dans toute la Corne, la famine fait des ravages en 1983-1984. La Somalie, comme l'Ethiopie, n'est pas épargnée.

[La situation géopolitique dans la région en 1980]

Les années 1980 voient donc la situation politique et sociale se dégrader lentement. Les clans tentent de contrôler des parcelles plus importantes de pouvoir, notamment en s'armant. Face aux velléités indépendantistes du Somaliland, où son opposition est bien implantée, Siyad Barré utilise la manière forte. Les tensions s'accumulent et poussent le pays vers la guerre civile. En janvier 1991, Siyad Barré, après une violente résistance dans la capitale, est contraint de s'enfuir. C'est le début d'une longue période d'anarchie pour le pays. Différents clans s'affrontent pour le pouvoir, dont celui de Mohammed Farah Aïdid qui est à la tête de l'État.
Les États-Unis et la communauté internationale, longtemps accaparés par la Guerre du Golfe, décident finalement d'intervenir en décembre 1992. Georges Bush Sr., prédicateur du "nouvel ordre mondial", lance l'opération Restore Hope (restaurer l'espoir) avec près de 30 000 soldats sous mandat de l'ONU. Mais les affrontements ne cessent pas et les milices s'en prennent aux troupes américaines lors de scènes de guérilla urbaine très médiatisées. Des soldats américains sont capturés et mutilés ce qui traumatise l'opinion publique aux États-Unis (c'est le sujet abordé par le film La chute du Faucon Noir de Riddley Scott, 2002). C'est donc l'échec pour cette première intervention faite au nom du "droit d'ingérence humanitaire" qui va dissuader pendant longtemps toute intervention en Somalie. Les troupes américaines sont retirées et la mission de l'ONU (ONISOM) redevient strictement humanitaire même si des casques bleus sont présents jusqu'en 1995.

La Somalie est dès lors morcelée en territoires plus ou moins vastes, contrôlés notamment par des chefs de guerre. Certains de ces territoires comme le Somaliland (autoproclamé indépendant en 1991) et le Puntland (qui a délcaré son autonomie en 1998) deviennent même des États quasi-indépendants qui disposent de tous les attributs de la souveraineté sans toutefois être reconnus par l'ONU. Des accords signés le plus souvent à l'étranger (au Kenya ou à Djibouti notamment) envisagent une sortie de la guerre civile. Un premier Gouvernement fédéral de transition (GFT) a été désigné en 2000 avec à sa tête le dirigeant du Puntland Abdullahi Yusuf. Mais le maintien de l'insécurité à Mogadiscio a empêché qu'il s'installe dans la capitale. L'islamisme rigoriste, pourtant peu en phase avec une pratique soufie de l'islam, a progressé dans le pays pendant les années 1990. En 2006, les milices des Tribunaux islamiques ont pris le pouvoir avant d'être renversées par l'armée éthiopienne qui a réinstallé le GFT au pouvoir en 2007 (avec l'assentiment des Etats-Unis). Mais cette intervention du pays voisin, majoritairement chrétien de surcroît, a entrainé une réaction des nationalistes (encouragés par l'Erythrée), pour une fois d'accord avec les islamistes. Un accord est de nouveau trouvé à Djibouti en 2008 entre le GFT et certains islamistes jugés "modérés" (quitte à être idéalisés), mais qui écarte d'autres mouvements jugés trop extrémistes (et quant à eux diabolisés). En janvier 2009, suite à cet accord, l'ancien dirigeant des Tribunaux islamiques Sheikh Sharif Ahmed a été désigné président et les troupes éthipiennes ont quitté le pays. Mais de nombreuses oppositions subsistent, le plus souvent armées comme celle des Shebab (les jeunes en arabe), plus radicaux que leurs prédécesseurs des tribunaux islamiques. Les affrontements continuent, en particulier dans le sud et l'autorité de l'Etat est encore loin d'être reconnue par tous ce qui laisse la place à toutes les aventures. Seul le Somaliland semble échapper à cette anarchie et fonctionner comme un véritable Etat souverain. Les autorités du Puntland sont régulièrement accusées de favoriser la piraterie dont elles tireraient profit.

[Toutes les cartes de cette première partie réalisées par E. Augris, D.R.]


Pourquoi la piraterie ?

La question de la piraterie maritime est revenue sur le devant de la scène depuis 2008 avec l'augmentation des abordages au large de la Somalie. Voyez ci-dessus une image satellite du supertanker saoudien Sirius Star au large des côtes au main de pirates en novembre 2008 [source de l'image].

[Carte des actes de piraterie recensés entre janvier et novembre 2009]

Les actes de piraterie ont en effet considérablement augmenté dans le secteur de la mer d'Oman et du Golfe d'Aden depuis 2005. En nombre d'actes, la zone a ainsi dépassé les zones traditionnelles de piraterie comme le détroit de Malacca, voie de passage stratégique du pétrole du Moyen Orient vers l'Asie orientale entre Indonésie, Malaisie et Singapour où de nombreuses îles constituent des caches très commodes pour les pirates. C'est aussi l'un des axes majeurs du transport maritime de conteneurs entre l'Asie et l'Europe.


Si l'on se rapproche de la Somalie (carte ci-dessus, toujours de janvier à novembre 2009), on voit que l'essentiel des actes se produisent dans le Golfe d'Aden mais aussi dans l'Océan Indien, de plus en plus loin des côtes somaliennes.

Comment expliquer cette augmentation ? Il y a bien sûr la déliquescence de l'Etat somalien depuis 1991 que je viens d'évoquer. Cette situation ne s'est pas améliorée avec la partition de fait du pays. Seul le Somaliland parvient à empêcher la piraterie depuis ses côtes. Par contre, les autorités de la province autonome du Puntland ne la dissuadent pas et semblent au contraire l'encourager. A cette absence d'autorité de l'État s'ajoutent des difficultés économiques et sociales qui apparaissent comme des facteurs déclenchant. La pêche a toujours été une activité importante pour les habitants des côtes somaliennes. A la fin de la période Siyad Barré, les entreprises de pêche industrielle des pays développés se sont accaparées les zones de pêche somaliennes, le plus souvent avec l'accord d'autorités y voyant un moyen de s'enrichir. Les pêcheurs somaliens n'ont pas eu le moyen de lutter contre cette concurrence des navires-usines. Leur connaissance de la mer les a alors parfois poussé vers la piraterie. Éric Frecon (voir sources) estime que les gains des compagnies occidentales se sont élevés à 300 millions de $ en 2008 (contre une estimation de 100 millions pour les rançons obtenues par les pirates). Le port d'Eyl, aujourd'hui l'une des principales bases des pirates, était auparavant l'un des principaux ports de pêche. La piraterie est donc devenue une opportunité intéressante pour ceux qui ne souhaitaient pas émigrer vers les côtes du Yémen où se multiplient les camps de réfugiés somaliens. En 2008, 700 personnes sont mortes en tentant de traverser le Golfe d'Aden soit 700 fois plus que le nombre de morts causés par la piraterie...
Autre évènement aggravant, le Tsunami de 2004 qui a également touché les côtes somaliennes, en particulier les pêcheurs et leurs bateaux. Il faut ajouter à cela la forte probabilité (soulignée par K'Naan) que de nombreux navires occidentaux viennent abandonner leurs déchets toxiques (nucléaires en particulier) dans les eaux territoriales somaliennes, suscitant des réactions violentes de la part des pêcheurs, décidés à s'armer pour l'empêcher.
Concernant les liens supposés avec le terrorisme islamiste, Alain Gascon (voir sources) écrit que "les pirates sont moins des émules de Ben Laden que des pêcheurs ruinés par la guerre et par le pillage de leur ressource".

Il convient donc évidemment de lutter contre la piraterie qui relève de la criminalité, mais sans perdre de vue qu'elle ne disparaîtra qu'une fois améliorées les conditions politiques, économiques et sociales qui ont conduit de plus en plus de jeunes Somaliens à se tourner vers elle.


Un "philosophe aux pieds-nus" pour comprendre


Mais place à la musique. Si j'ai choisi de vous parler de la Somalie, c'est parce que c'est le pays d'origine du rappeur K'Naan. Retraçons son parcours.
Keynaan Cabdi Warsame est né en 1978 dans le quartier putôt tranquille de Wardhiigleey à Mogadiscio, la capitale somalienne. Son prénom signifie "voyageur". Sur son berceau, les muses se sont tôt penchées puisque son grand-père est poète, qu'une de ses tantes, Magool, est une chanteuse connue dans le pays. Il grandit pendant les années 1980 dans une relative insouciance. Mais la dégradation de la situation politique, au début des années 1990, fait de son quartier une "rivière de sang". La guerre devient son quotidien. Son père est déjà à New York comme chauffeur de taxi lorsque sa mère réussit à obtenir des visas pour sa famille, juste avant la fermeture de l'ambassade des Etats-Unis en Somalie. Kaynaan fuit donc son pays en 1991. La famille s'installe à Harlem puis ensuite à Toronto au Canada, dans la "Liitle Mogadiscio" du quartier de Dixon où vivent 25 000 Somaliens. Il apprend l'anglais et découvre le rap auquel il trouve des points communs avec la poésie orale somalienne qui l'a très tôt bercé. A Toronto, il fait partie d'un gang et tâte même de la prison pour violences et détention d'armes. Mais le hip-hop est pour lui une planche de salut.
En 1999, il est engagé par le HCR et participe à un spectacle. En utilisant le slam, il critique la politique de l'ONU en Somalie. Il est repéré par le chanteur sénégalais Yousssou N'Dour qui le fait participer à une tournée. De fil en aiguille, il en arrive à la production de son premier album qui le consacre "philosophe aux pieds-nus", The Dusty Foot Philosopher en 2005. L'album est un succès. Il récidive en 2009 avec Troubadour pour lequel il a travaillé avec les fils de Bob Marley, Damian et Steven. Par sa musique, il mêle le hip-hop et des sonorités peu communes parce qu'influencées par son enfance somalienne. Dans son album Troubadour, il sample également beaucoup des mélodies éthiopiennes des années 1970, (Mulatu Astatke, Alemayehu Eshete, Getatchew Mekurya) au moment de la libéralisation relative du régime du Négus, avant que le "Negus rouge" Mengistu ne referme la parenthèse à partir de 1974 (pour écouter ces musiques, je vous conseille la superbe série de rééditions "Ethiopiques" pilotée par Francis Falceto pour Buda musique). Par ses paroles, il invite à la compréhension de la complexité du monde, en particulier de son pays d'origine, la Somalie. Un peu à contre-courant du sensationnalisme des médias et de la célébration des héros américains libérés des pirates, il invite alors régulièrement les sociétés occidentales à ne pas occulter les racines du mal qui conduisent des pêcheurs à devenir pirates. Il parle ainsi dans de nombreux entretiens des origines de la piraterie en Somalie. Pour lui, les pêcheurs, privés de leur poisson et voyant des bateaux jeter en mer des cargaisons de déchets toxiques, ont d'abord voulu se défendre. Il souhaite que, pour mettre fin à la piraterie la lutte contre la pauvreté devienne une priorité et pas seulement l'utilisation de la force. Dans sa chanson "Somalia" (comme dans beaucoup d'autres, voyez une sélection à la fin de cet article), il invite à cette réflexion en décrivant la dureté des conditions de survie des jeunes Somaliens.

Signalons pour terminer sur K'Naan qu'il a récemment fait un featuring sur un titre d'Oxmo Puccino ("L'arme de paix") et qu'il vient de sortir une mixtape (téléchargeable gratuitement et légalement ici) avec Jay Period dans laquelle il rend hommage à Fela Kuti, Bob Marley et Bob Dylan. K'Naan devrait voir accroître sa renommée d'ici juin 2010. Son titre "Wavin' Flag" vient d'être choisi comme hymne officiel de la Coupe du Monde (info fournie par J.B.).




J'ai essayé de bricoler une traduction dont je ne suis pas pleinement satisfait, n'hésitez pas à me faire des suggestions :

Uh,
Yeah,
Somalia

Yeah,
I spit it for my block, Je le débite pour mon quartier
It's an ode, I admit it. C'est une ode, je l'avoue
Here the city code is lock and load Ici le code postal est tiens-toi prêt (lock & load : référence au fait de charger et de verouiller une arme)
Any minute is rock and roll chaque minute est rock n' roll
And you rock and roll, et tu bouges et roule
And feel your soul leavin'. Et sent ton âme partir
It's just the wrong dance C'est juste la mauvais danse
That'll leave you not breathin'. Qui ne va pas te laisser respirer
I'm not particularly proud Je ne suis pas particulièrement fier
Of this predicament but, de cette situation difficile mais
I'm born and bred Je suis né et j'ai grandi
In this tenement, I'm sentimental, What?! Dans ce taudis, Je suis sentimental, Quoi ?!
Plus it's only right to represent my hood Et en plus, c'est bien de représenter mon quartier
And what not. Et pourquoi pas [?]
So I'm about to do it in the music; in the movies. Donc je vais le faire en musique; dans les films.
Cut to the chase pan across to the face [?]
I'm right there. Je suis juste là-bas
Freeze frame on the street name Arrête le cadrage sur le nom de la rue
Oops wait a minute, Oups, attends une minute
This is where the streets have no name Ici les rues n'ont pas de nom
And the drain of sewage. Ni de canalisations d'eaux usées.
You can see it in this boy how the hate is brewin' Tu peux voir dans ce garçon comment la haine se mijote
Cause when his tummy tucks in Parce que lorsque son estomac se remplit
f**k the pain is fluid. Putain la douleur est liquide
So what difference does it make, Alors quelle différence cela fait-il
Entertaining threw it. L'amusement l'a jeté à terre
Some get high mixing coke and gun powder, sniffin'. Quelques uns s'envoient en l'air en mélangeant de la coke et de la poudre de revolver
She got a gun but could have been a model or physician. Elle a eu une arme mais aurait pu devenir mannequin ou médecin

So what you know bout the pirates terrorize the ocean. Donc ce que tu sais à propos des pirates que terrorisent les océans
To never know a simple day without a big commotion. Pour ne pas connaître un seul jour sans une grande agitation
It can't be healthy just to live with a such steep emotion. Cela ne peux pas être sain de vivre simplement pour vivre avec une émotion aussi forte
And when I try and sleep, I see coffins closin'. (Repeat) Et quand j'essaie et que je m'endors, Je vois des cercueils se fermer.

Yeah,
Yeah,
We used to take barb wire Nous avions l'habitude de prendre des fils de fer barbelés
Mold them around discarded bike tires. De les façonner autour de pneus de vélos abandonnés
Roll' em down the hill in foot blazin'. De les faire rouler en feu en bas de la pente, à pied
Now that was our version of mountain bike racing C'était notre version de la course de VTT
Daammn! Mince !
Do you see why it's amazing, Tu vois pourquoi c'est sensationnel,
When someone comes out of such a dire situation Lorsque quelqu'un réussit à se sortir d'une situation aussi terrible
And learns the English language, Et apprend l'anglais
Just to share his observation! Juste pour faire partager cette observation !
Probably get a Grammy without a grammar education. Réussit peut être à obtenir un Grammy [récompense musicale] sans éducation primaire [jeu de mot avec "grammar education" et grammy]
So f**k you school and f**k you immigration! Alors va te faire foutre l'école et va te faire foutre l'immigration ! [Probablement les services de l'immigration]
And all of you who thought I wouldn't amount to constipation. Et tous ceux d'entre vous qui pensaient que je n'atteindrai pas la constipation. [?]
And now I'm here without the slightest fear and preservation, Et maintenant je suis ici sans la plus moindre crainte ni conservation [?]
They love me in the slums and in the native reservations. Ils m'aiment dans les bidonvilles et dans les réserves d'indigènes
The world is a ghetto with ministerin' deprivation. Le monde est un ghetto avec une privation secourante [?]
My mommy didn't raise no fool did she hooyo? Ma maman a pas élevé d'imbécile, n'est-ce pas ?
I promise I would get it and remain strictly loyal. Je promets que je m'y tiendrais et resterais strictement loyal.
Cause when they get it then they let it all switch and spoil. Parce que lorsqu'ils l'attrappent ils le laissent changé et dépouillé
But I just illuminated it like kitchen foil. Mais je l'ai simplement illuminé comme du papier aluminium
A lot of main stream niggas is yappin' about yappin' Beaucoup de niggas communs jacassent pour jacasser
A lot of underground niggas is rappin' about rappin'. Beaucoup de niggas underground rappent pour rapper
I just wanna tell you what's really crackalackan Je veux juste vous dire ce qui se passe réellement
Before the tears came down this is what happened. Avant que les larmes ne coulent, voici ce qui est arrivé

So what you know bout the pirates terrorize the ocean. Donc ce que tu sais à propos des pirates que terrorisent les océans
To never know a simple day without a big commotion. Pour ne pas connaître un seul jour sans une grande agitation
It can't be healthy just to live with a such steep emotion. Cela ne peux pas être sain de vivre simplement pour vivre avec une émotion aussi forte
And when I try and sleep, I see coffins closin'. (Repeat) Et quand j'essaie et que je m'endors, Je vois des cercueils se fermer.






Sources utilisées :

Liens :


Découvrez la playlist K'Naan-Somalie avec K'naan