lundi 26 mars 2012

258. Country Joe McDonald: "Agent orange song"


Entre 1961 et 1971, l'armée américaine largue des quantités impressionnantes de défoliants sur le sud-Vietnam, en particulier le redoutable agent orange. Cette pulvérisation provoque une catastrophe humaine et écologique dont les effets se font toujours sentir aujourd'hui. 

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 L'agent orange, dont le principe actif est la dioxine, est le défoliant le plus utilisé au cours du conflit en raison de sa grande efficacité. L'appellation de l'herbicide s'explique par la couleur des fûts dans lesquels on le conditionne. (1) Au cours de la guerre, des dizaines de millions de litres d'agent Orange sont pulvérisés. Même diluée dans les défoliants, les quantités de dioxine déversées restent inouïes. (2)

 Épandage de défoliant à partir d'un hélicoptère dans le delta du Mékong, le 26 juillet 1969.



Ce sont des chercheurs britanniques et américains qui mettent au point des herbicides au cours de la seconde guerre mondiale. Bien dosés, ils permettent  de détruire les mauvaises herbes en épargnant les récoltes. Toutefois, ils contiennent aussi de petites quantités de dioxine qui s'infiltre dans les sols et les nappes phréatiques. L'armée britannique perçoit rapidement l'intérêt d'un tel produit utilisé en temps de guerre. Dans les années 1950, en Malaisie, elle pulvérise ces insecticides sur les cultures afin d'affamer la guérilla communiste. 
De son côté, le complexe militaro-industriel américain réclame des grandes firmes chimiques des armes comparables. La firme Monsanto, parmi d'autres, s'impose alors comme un des principaux fabricants de défoliants.


L'utilisation d'armes chimiques par les Américains débute très tôt. Inquiet face à la progression des communistes au sud-Vietnam, Eisenhower fait procéder à des essais. C'est finalement son successeur, John F. Kennedy qui autorise le recours à l'arme chimique au Vietnam, en novembre 1961. Les autorités ne semblent pas alors mesurer la nocivité de produits présentés par les firmes chimiques comme d'honnêtes herbicides, comparables à ceux utilisés par les agriculteurs. La manipulation de ces poisons par les militaires se fait alors sans grande précaution.

 Kennedy lors d'une conférence de presse consacrée au Vietnam en 1961.


Dans un premier temps, les Américains se contentent d'apporter une assistance technique à l'armée sud-vietnamienne qui tente péniblement de contenir la poussée du Viêtcong communiste au sud-Vietnam.
Or, le recours à l'arme chimique revêt un triple intérêt pour l'état-major américain:
- anéantir la forêt, abris naturel des combattants viêtcongs pour obtenir une meilleure visibilité du terrain vu du ciel.
- détruire les récoltes et donc les moyens de subsistance des populations et de la guérilla.
- enfin, en rendant très efficace les bombardements, l'usage des défoliants pourrait permettre de limiter l'envoi de troupes américaines au Vietnam sud.
En dépit de ces espoirs, le contingent américain ne cesse de grossir au fil des ans, tandis que le recours aux défoliants s'accompagne d'un vif débat au sein du gouvernement. Le département d'état craint les réactions internationales et redoute en particulier que la propagande communiste n'utilise l'usage de l'arme chimique à son profit.
Finalement, Kennedy valide l'opération Ranch hand ("ouvrier agricole") aussi appelée "Hadès" (dieu grec des enfers) ou trail dust (traînée de poussière). (3) 

La dictature nationaliste et corrompue de Ngo Dinh Diem soutenue par les Etats-Unis, se révèle incapable d'enrayer la progression des guérilleros communistes dans les zones rurales. L'assassinat du dictateur honni, une semaine seulement avant celui de JFK, déséquilibre un peu plus le pays à la tête duquel des gouvernements militaires fragiles se succèdent.

Dans la hantise d'une propagation du communisme, Lyndon B. Johnson, le vice-président et successeur de Kennedy, décide d'augmenter considérablement le contingent au sud-Vietnam. A la suite de "l'incident" du golfe du Tonkin, il obtient du Congrès le feu vert pour bombarder le nord-Vietnam. Désormais, la guerre ne cesse de prendre de l'ampleur. En parallèle, l'usage des défoliants croît pour atteindre son paroxysme entre 1967 et 1969.

Épandage d'herbicides par des C-123 au dessus de la forêt au Vietnam sud en septembre 1965. [Department of defense]
L'armée organise l'opération avec une grande méticulosité. Les doses de poison nécessaire sont savamment calculées pour obtenir l'épandage le plus efficace possible. A chaque passage, les appareils opèrent en formation de 3 à 7, "en dent de peigne", afin de couvrir en 4 minutes une largeur maximum d'un demi kilomètre et une longueur de 16km. Les avions volent lentement et à basse altitude (au risque de se faire toucher par l'artillerie ennemie). Une fois la mission accomplie, ils atterrissent sur l'aéroport de Dalang, remplissent de nouveau leurs cuves, et reprennent leur funeste ballet.  Ces avions cargos arborent, au moins au début, la cocarde de l'armée sud-vietnamienne, en guise de camouflage. Pour les petites surfaces, ce sont des hélicoptères qui effectuent la défoliation. Enfin, les berges des rivières sont traitées grâce à des bateaux équipés de lances à incendie manœuvrées directement par les marins.

 On estime qu'environ 77 millions de litres d'herbicides sont répandus au Sud-Vietnam entre 1961 et 1971, ce qui représente au minimum 365 kg de dioxine pure! Toutefois, les produits déversés sont de diverses natures et évoluent au fil du conflit. Dans un premier temps, il s'agit d'herbicides relativement classiques, bien que fortement dosés. Jugés trop volatiles, ils sont remplacés par des défoliants plus puissants et très efficaces pour détruire les cultures vivrières (bananeraies, rizières, manioc, patates douces). L'agent Orange en tant que tel apparaît en 1965 et supplante bientôt toutes les autres substances chimiques utilisées jusque là. Capable de s'attaquer à tous les végétaux, il permet la déforestation totale des hauts plateaux de l'intérieur ou des forêts semi-inondées du delta du Mékong (les mangroves). A partir de 1968-1969, les avions américains déversent un défoliant encore plus redoutable: l'agent Orange 2 ou super Orange. 

 Carte des épandages des défoliants au Vietnam (1961-1971). Les Américains font porter tous leurs efforts sur la piste Hô Chi Minh, artère vitale pour les combattants communistes du sud. (4) A son débouché au sud-Vietnam, on note d'ailleurs des niveaux de contaminations inégalés. Des aspersions à haute dose ont aussi lieu à Kuchi où le Vietcong a établi son QG sous-terrain (près de 250 km de galeries s'étendant de l'aéroport de Saïgon jusqu'à la frontière du Cambodge). Tout autour, la forêt est donc abondamment aspergée. 


L'ampleur des épandages suscite très tôt de nombreuses interrogations, puis de vives protestations aux États-Unis même. En février 1967, plus de 5 000 scientifiques américains signent une pétition dénonçant les effets cancérigène et tératogène de l'agent Orange.
Une étude commandée par le National Cancer Institute en 1965, mais divulguée seulement à l'automne 1969, révèle que l'un des composants de l'agent Orange (l'acide trichlorophénoxyacétique: 2,4,5-T) provoque à haute dose des malformations congénitales et des cancers.
L'année suivante, une commission d'évaluation des herbicides confirme la sous-estimation initiale de leur dangerosité.
Le scandale des épandages chimiques couve.
Ainsi, en décembre 1969, l'assemblée générale de l'ONU adopte à une large majorité la résolution 2603 qui vise directement les États-Unis. Le texte déclare "contraire au droit international l'utilisation de tout agent chimique de guerre en raison de ses effets toxiques sur l'homme, les animaux, les plantes." 
Conscients de l'illégalité de leurs actions, les Américains prennent dès lors leurs précautions. - Les barils d'agents Oranges ne sont plus identifiables. 
- Par souci de discrétion, les avions épandeurs volent, comme au tout début du conflit, sous les couleurs de l'aviation sud-vietnamienne. 
Finalement, le département de la Défense américain suspend l'emploi de l'agent orange en 1970. 
Sous la pression internationale, Le président Nixon fait appliquer la décision en 1971.


 De gauche à droite: Elmo Zumwalt III, James Zumwalt et Elmo R. Zumwalt à bord d'un patrouilleur au Vietnam en 1969. Chef des opérations navales au Vietnam de 1968 à 1970, l'amiral Elmo R. Zumwalt ordonne des épandages massifs sur le delta du Mékong. Le cancer foudroyant qui affecte un des fils, capitaine d'un patrouilleur sur le Mékong lors de la guerre, le handicap mental dont souffre son petit-fils, le convainquent de la dangerosité de l'agent Orange. Les investigations qu'il mène après guerre autour du défoliant lui permettent de mettre en évidence sa nocivité. Dès lors, il devient le porte-parole des victimes américaines du défoliant.

 En utilisant l'agent Orange, l'armée a également empoisonné ses propres troupes engagées au sol. Aussi, à l'issue de la guerre, ce sont les vétérans américains qui contribuent à dévoiler les méfaits du défoliant. On estime que plus de 100 000 anciens GI souffriraient de cancers liés à la dioxine et que 3 000 de leurs enfants seraient atteints de malformations. Organisés en associations,  les anciens combattant tentent d'obtenir réparation. 
- Sous leur pression, l'US air force accepte de lancer une étude sur la dioxine en 1979.
- En 1984, pour faire cesser les poursuites judiciaires engagées contre elles, sept entreprises chimiques impliquées dans la fabrication du produit, dont Dow Chemical et Monsanto, versent 180 millions de dollars d'indemnités à quelques 20 000 vétérans. 
En 1996, la publication d'une étude de médecine de l'académie des sciences fait l'effet d'une bombe. L'agent Orange y est reconnu responsable de l'apparition de 15 maladies et de 17 anomalies congénitales chez les enfants de vétérans. Le président Clinton doit admettre que les anciens combattants et leurs enfants ont droit à des dédommagements. 



Dans le même temps, les principales victimes du poison, les populations vietnamiennes, sont totalement oubliées. On peut d'ailleurs s'interroger sur le très long mutisme des autorités vietnamiennes. Longtemps, ces dernières refusent de considérer le pays comme une victime, insistant au contraire sur la victoire durement acquise. 
Honteuses et ostracisées, les populations victimes de malformations,  gardent donc longtemps le silence. Et si le congrès organisé à Hô Chi Minh Ville en 1983 met bien en évidence le désastre écologique provoqué par les défoliants, il ne dit rien de la catastrophe humaine.
Par ailleurs, beaucoup d'épandages ont lieu dans les régions montagneuses surtout peuplées de minorités méprisées par le groupe viet majoritaire. Ignorantes des méfaits de l'agent Orange, elles ne seront sensibilisées par des campagnes d'informations que tardivement.  
En outre,  l'absence de relations diplomatiques entre les deux belligérants dans les décennies d'après-guerre, rend toute coopération vaine. En dépit d'une reprise du dialogue à partir de 1995,  les autorités vietnamiennes refusent longtemps de coopérer aux études que le Congrès américain s'est vu contraint de commander. 
Il faut attendre la découverte de la persistance de malformations liées à l'agent Orange chez les enfants de la troisième génération pour que les autorités changent enfin d'attitude et acceptent de diligenter des enquêtes sur les ravages de l'herbicide.


Un médecin, des infirmières et des enfants vietnamiens victimes de l'agent orange [ photo Alexis Duclos, en 2005]


A titre privé, des victimes vietnamiennes de l'agent Orange  introduisent en 2004 un recours collectif à l'encontre des industries chimiques devant la cour de New York. Sous la pression de l'administration Bush Jr,  la plainte est jugée non recevable.  (5)
Aujourd'hui, le gouvernement Obama ne montre pas la même intransigeance que son prédécesseur. Les EU ont ainsi accordé 32 millions de dollars pour financer le projet de décontamination de l'aéroport de Danan (d'où partaient les missions de défoliation). On reste toutefois loin du compte.

L'épandage de l'agent Orange  a donc provoqué une catastrophe humaine et écologique de très grande ampleur.
Le nombre de victimes du défoliant reste très discuté. Toutefois, en recoupant archives et carnets de bord des pilotes américains, on mesure mieux l'étendue du désastre: plus de 3000 villages  arrosés, entre 2 et 5 millions de personnes directement contaminées, sans parler de celles ayant consommé des cultures infectées.
En outre, la dioxine étant particulièrement stable, les sols, l'alimentation et les habitants de certaines régions sont encore contaminés, si bien que le Vietnam connaît aujourd'hui une troisième génération d'enfants atteints de malformations liées à l'agent Orange.




Pochette de l'album Viet Nam experience (1995) de Country Joe McDonald.

Au cours des années 1970, Muriel Hogan travaille avec des associations de vétérans du Vietnam lorsqu'elle découvre l'histoire de Paul Reutershan. Pilote d'hélicoptère au cours du conflit, il est atteint d'un cancer de l'estomac peu de temps après. Convaincu que sa maladie est liée aux substances que larguaient les forces aériennes, il prend contact avec des centaines d'autres vétérans souffrant des mêmes symptômes. Il fonde l'association Agent orange Victime International et intente un procès contre Dow chemical. Mais, le 14 décembre 1978, il meurt à l'âge de 27 ans.
C'est un parcours inspiré de son tragique destin que narre Muriel Hogan dans sa chanson Agent orange song, interprétée ici par Country Joe McDonald.  
Né dans une famille ruinée par le maccarthysme, ce "bébé en couches rouges" est un des principaux artisans du Frisco sound de la deuxième moitié des années soixante. Après avoir servi 3 ans dans la Navy, Country Joe milite à partir de 1965 dans les milieux contestataires de Berkeley et Oakland.
Lors du festival de Woodstock, en ouverture de son I feel like i'm fixin' to die rag - une des chansons les plus caustiques consacrée à la guerre- il fait scander FUCK  au public en guise de protestation contre l’envoi incessant de GI’s au Vietnam.
Après la séparation de son groupe, the Fish, Country Joe écume le circuit folk et se distingue par la constance de son engagement auprès des vétérans du Vietnam.

Notes:
1. Il existe d'ailleurs des agents pourpres, rose, bleu...
2. Soluble dans les graisses, la dioxine peut s'accumuler durablement dans les organes des tissus humains.
3. On admirera au passage le cynisme de telles appellations. L'ouvrier agricole n'a pas pour vocation de cultiver des fruits, mais de les anéantir!
4. Cette piste, sur laquelle circule une noria de véhicules, surtout des bicyclettes surchargées, commence dans la partie méridionale du nord-Vietnam et longe la chaîne Truong son au Laos avant de déboucher au sud-Vietnam (plutôt qu'une piste rectiligne, il s'agit  d'une multitude de chemins et sentes étroites qui sillonnent la montagne sous la forêt primitive). Une piste à restaurer en permanence après chaque bombardement. 300 000 civils et militaires y travaillent sous le napalm et les bombes.  
C'est pour rendre cette piste plus visible que les Américains y épandent l'agent Orange. Conséquences: le sud-est du Laos où passe la piste est à son tour arrosé par le poison, tout comme le Cambodge où les Vietcongs ont établi des bases, à proximité de la frontière. La guerre chimique ne cesse donc de s'étendre.
5. En janvier 2006 en revanche, des vétérans sud-coréens portent plainte devant la justice de leur pays (allié des EU au cours de la guerre) qui condamne Dow chemical et Monsanto à leurs verser 62 millions de dollars des dommages et intérêts. 





Country Joe McDonald: "Agent orange song"

I was 17, just the teenage kid, The year that I enlisted.
I can’t remember why I did, My mom said that I insisted.
I had some strange idea then, That Uncle Sam was right.
Oh momma cried, but she signed the card, And then I went off to fight.


Got off the plane in Vietnam, It didn’t seem like war.
With all I saw I started to wonder what I have come there for.
Some officers got drunk at night, and cheated on their wife’s.
And the peasants on the other side, where just struggling for their lives.
Oh the army tried some fancy stuff, to bring them to their knees.
Like Agent Orange defoliant, to kill the brush and tress.
We’d hike all day on jungle trails, through clouds of poison spray.
And they never told me then, that it would hurt my health today.
But I got the news this morning, yea, the doctors told me so.
They killed me in Vietnam, and I didn’t even know.
I tried hard to forget the war like everybody did.
Settled down, got married, even had a of couple kids.

Well my children both had birth defects, and the doctors had their doubts.
They never could understand it, but I think I figured it out.
Because I got the news this morning, yea, the doctors told me so.
They killed me in Vietnam, and I didn’t even know.

This Agent Orange from Vietnam, we carry it with us still.
It stays inside for years and years before it starts to kill.
You might get cancer of the liver; you might get cancer of the skin.
You can file for disability, but you might not live to win.

Oh I got the news this morning yea, the doctors told me so.
They killed me in Vietnam, and I didn’t even know.
Oh the doctor said I got some time, trying to be kind.
I’ve never been a radical, but this has changed my mind.

Oh I’d be so proud to hear my kids say hell no I won’t go,
Because you killed my dad in Vietnam, and he didn’t even know.
Yes I’d be so proud to hear my kid say hell no I won’t go,
Because you killed my dad and he didn’t even know.

*******
J'avais 17 ans, tout juste adolescent, lorsque je me suis enrôlé.
Je ne me souviens pas pourquoi je l'ai fait, ma mère m'a raconté que j'avais insisté.
J'avais de drôles d'idées à l'époque, qu'Oncle Sam avait raison.
Oh maman a pleuré, mais elle a signé l'autorisation, et je suis parti combattre.
A la descente de l'avion, cela ne ressemblait pas à la guerre.
Avec tout ce que j'ai vu, j'ai commencé à me demander ce que j'étais venu faire ici.
Certains officiers se saoulaient la nuit, et trompaient leurs femmes.
Et les paysans de l'autre camp, luttaient juste pour leurs vies.

Oh l'armée à essayé des trucs tordus pour les mettre à genoux.
Comme l'agent Orange, pour tuer les brosses et les nattes.
Nous partions toute la journée dans la jungle, sous des nuages empoisonnés.
Et ils ne m'ont jamais dit alors, que cela pouvait mettre ma vie en danger aujourd'hui.

Mais j'ai eu la nouvelle ce matin, les docteurs me l'ont annoncé.
Ils m'ont tué au Vietnam, et je ne la savais même pas.
Comme tous les autres, j'ai tout fait pour oublier la guerre.
Je me suis installé, me suis marié, j'ai même au deux enfants.

Eh bien, mes enfants ont tous deux eu des malformations congénitales, et les docteurs se sont posés des questions.
Ils n'ont jamais pu comprendre, mais je crois que j'ai compris.
Car j'ai eu la nouvelle ce matin, les docteurs me l'ont dit.
Ils m'ont tué au Vietnam, et je ne le savais même pas.

Cet agent orange du Vietnam, nous le portons encore en nous.
Il est resté en nous des années et des années avant de commencer à nous tuer.
tu pouvais avoir le cancer du foie ; tu pouvais avoir le cancer de la peau.
Tu peux demander une pension d'invalidité, mais tu ne seras peut-être même plus là pour en profiter.

Oh j'ai eu la nouvelle ce matin, les docteurs me l'ont annoncé.
Ils m'ont tué au Vietnam, et je ne la savais même pas.
Oh le docteur m'a dit que j'en avais encore pour quelques temps, il essayait d'être gentil.
Je n'ai jamais été un extrémiste, mais cela m'a fait changé d'avis.

Oh je serais être si fier d'entendre mes enfants dire, putain jamais j'irai,
car vous avez tué mon père au Vietnam, et il ne le savait même pas.
Oh oui je serais si fier d'entendre mes enfants dire, putain non je n'irai pas,
car vous avez tué mon père au Vietnam, et il ne le savait même pas.

***
Un grand merci à Marie sans laquelle cette traduction ne voudrait pas dire grand chose.





Sources:
- Rendez-vous avec X: "L'agent orange au Vietnam" sur France Inter.
- Les collections de l'histoire n°23: Pierre Journoud "Les ravages de l'agent orange."
- "Agent orange, Apocalypse Viêt Nam", critique du livre d'André Bouny sur Alternatives-internationales.fr
- Thao Tran, Jean-Paul Amat et Françoise Pirot: "Guerre et défoliation dans le Sud-Viêtnam, 1961-1971" in Histoire et mesure XII-1, 2007.
- Courrier International, 10/05/2006: "L'agent orange est une arme de destruction massive."

Liens:
- Agent orange song.
- Les blogs du diplo: "Cinquante ans après, l'agent orange empoisonne le Vietnam."
- Le Monde diplomatique: "Au Vietnam, l'agent orange tue encore."
- De nombreuses ressources sur l'agent orange sur le site de l'AAFV. 
- Impressionnante carte interactive des épandages d'agent orange au cours de la guerre du Vietnam. 
- Article de La Croix: "Agent orange, de terribles retombées."

samedi 17 mars 2012

De Rosa Luxembourg à Rosa la Rouge de Claire Diterzi

Voici une chanson qui illustrera bien le prochain programme de Terminale, chapitre qui s'intitulera Socialisme, communisme et syndicalisme en Allemagne depuis 1875.
 
Claire Diterzi, l'une des chanteuses du très bon label, Naïve est atypique dans ses choix artistiques, elle a, en effet, un univers personnel fort original  à l'instar de Thomas Fersen ou d' Emily Loizeau. 
La Tourangelle (née en 1971)  a accumulé les expériences : elle débute très tôt sa carrière de chanteuse dans un groupe punk-rock dans son lycée puis poursuit des études d'arts graphiques. Après avoir un temps enseigné, elle est recrutée par le chorégraphe  Philippe Découflé afin qu'elle compose la musique de ses spectacles.
De cette belle expérience internationale, Claire Diterzi en retire sans doute quelques certitudes : par exemple, de  ne pas succomber à la facilité, utiliser les qualités extraordinaires de sa voix et inventer un univers original et assez unique.
Après Boucle en 2006, elle sort Tableau de chasse en 2008 qui est sans aucun doute, l'album le plus abouti. En 2010, son nouvel album est un album concept dédié entièrement à Rosa Luxembourg, Rosa la Rouge qui a surtout vocation d'être joué sur scène pour un spectacle. La même année, elle obtient une résidence  à la Villa Médicis : il s'ensuit une polémique très déplacée.
 
 
La chanson évoque tout d'abord les origines polonaises de Rosa Luxembourg (1871-1919). Dès l'âge de 15 ans, Rosa devient une militante de gauche très active au sein de son lycée. Adhérente au Parti ouvrier polonais clandestin, elle doit après son bac (Abitur) fuir à Zurich en Suise où elle poursuit des études brillantes. Elle est réçue en 1897 docteur sur un sujet d'économie sur la Pologne, tout en menant de front, son action militante. Après son mariage avec l'Allemand Gustav Lübeck, elle prend la nationalité allemande et adhère au SPD en animant en particulier l'aile gauche de ce parti.
 
http://www.marxists.org/archive/luxemburg/index.gif
 
 
Cette juive polonaise n'abandonne pas pour autant  son pays d'origine, elle est, par exemple la cofondatrice de la Social-Démocratie de Pologne (SDKP) en 1900.
Au sein du SPD, ses positions se radicalisent face aux victoires du réformiste Bernstein. La 1ère GM marque une rupture au sein du parti socialiste allemand. Rosa Luxembourg refuse avec Karl Liebknecht de voter les crédits de guerre et rejette la dérive guerrière du parti. Entre 1915 et 1918, elle passe une grande partie de son temps en prison où elle précise ses positions qui consacrent sa rupture définitive avec le SPD. Elle applaudit la Révolution d'Octobre en Russie mais reste critique quant aux dérives du pouvoir mise en place par Lénine.
 
http://germanhistorydocs.ghi-dc.org/images/10001186-r%20copy.jpg
 
Libérée, le 8 novembre 1918, elle participe activement à la révolution Spartakiste de Berlin le 5 janvier 1919.  Arrêtée avec Karl Liebkencht dix jours après, ils sont tout deux assassinés. Brutalisés par les forces antirévolutionnaires de Pabst, elle reçoit une balle dans la tête et elle est ensuite jetée dans le canal de la Spree.
 
Rosa La Rouge
 
Mon Amérique commence en Pologne
Par une chanson
Ma République est neuve
Et se prénomme "la Révolution"

{Refrain:}
Je n'ai pas peur et je veux tout
C'est moi, Rosa la Rouge
Jamais je ne pleure et je prends tout
La prima donna rouge

C'est dans l'adversité que je prends forme
Sous la neige de l'est
Moi, j'y vois clair
Là où d'autres s'endorment
Je n' crains pas la peste

{au Refrain}

Rouge à lèvres
Poisson rouge
Globules rouges
Et poivron rouge
Rouge-gorge
Place Rouge
Viande rouge
Et du vin rouge
Feu rouge
Chœurs de l'Armée Rouge
Moulin Rouge
Et carton rouge
Liste rouge
La Croix Rouge
Rouge
Le petit Chaperon rouge

{au Refrain, x2}

Je n'ai pas peur {x2}
Non, non, non, je n'ai pas peur
C'est moi Rosa la Rouge {x2}

 
 
Une autre chanson, assez étrange évoque les nombreuses années de prison où Rosa Luxembourg entretint une correspondance riche. L'ambiance carcérale, des portes qui claquent rythme cette étrange chanson. 

 
 
 
Jean-Christophe  Diedrich

vendredi 9 mars 2012

257. "Die Partei hat immer recht" (1950) / "Le parti a toujours raison"

Au sortir de la seconde guerre mondiale, l'Allemagne est provisoirement découpée en 4 zones d'occupation par les vainqueurs qui entendent dénazifier le pays. Dans leur secteur, les Soviétiques imposent très vite leur modèle politique.
A l'issue du blocus de Berlin voulu par Staline, deux États allemands distincts naissent.
Dans ce contexte de guerre froide, la République démocratique allemande (RDA) devient donc dès sa création le 7 octobre 1949, une "démocratie populaire" qui s'enracine dans le bloc de l'Est. Satellisée par l'URSS, l'Allemagne de l'Est doit intégrer les alliances économique (CAEM ou COMECON en 1950) et militaire (le pacte de Varsovie en 1955) imposées par le grand frère soviétique.

 File d'attente devant un Intershop. Ces magasins, créés en 1962 pour les étrangers, proposent des produits occidentaux que l'on peut acheter avec des devises de l'ouest (moyens pour les autorités de se procurer les devises étrangères nécessaires aux importations). A partir de 1974, les Intershop sont ouverts aux citoyens est-allemands qui se ruent vers ce petit bout d'Occident au sein du bloc socialiste.

* Les SED parti-État et la Stasi.
Dès l'origine, l'emprise du SED sur la vie politique est-allemande est totale. Sous la pression de l'administration militaire soviétique, le parti social-démocrate allemand (SPD) et le parti communiste allemand (KPD) fusionnent en avril 1946 pour devenir le parti socialiste unifié (SED = le parti communiste est-allemand). Les différentes formations politiques rassemblées dans un "bloc anti-fasciste" doivent désormais constituer une liste commune de candidats qui les placent en fait sous le contrôle du SED, dont la prééminence est encore renforcée par le trucage des élections. "Instrument du prolétariat", le parti s'aligne sur l'idéologie marxiste-léniniste. Son comité central, organe de direction du SED, élit le bureau politique à l'origine des décisions importantes. Walter Ubricht, le premier secrétaire du parti, dirige le comité central jusqu'en 1971. Erich Honeker lui succède et prend le titre de Secrétaire général. 
Le pluralisme de façade ne remet nullement en cause le rôle de parti unique du SED qui étend ses ramifications dans toute la RDA et crée de nombreuses organisations de masse qui constituent autant de courroies de transmission du parti. Le SED et l'Etat ne font qu'un.
Les consultations électorales ne sont que des mascarades dans la mesure où les électeurs se voit présenter une liste unique. L'élection, purement formelle, se résume au pliage du bulletin de vote avant son introduction dans l'urne. Pour autant, s'abstenir de voter revient à voter contre la liste unique et donc le socialisme. L'abstention s'avère donc marginale.

Le SED, parti de masse, est en réalité un parti de cadres dans lequel les travailleurs sont sous-représentés. Le cumul des fonctions de dirigeants vieillissants devient une règle. Toute opposition  est muselée par le ministère de la Sécurité d’État, plus connu sous le nom de Stasi. Crée en 1950, il représente "le bouclier et l'épée du parti" (« Schild und Schwert der Partei »). Les milliers d'agents officiels ou officieux (1) recrutés par la Stasi épient et surveillent la population est-allemande afin de neutraliser toute opposition. Les personnes jugées suspectes font l'objet d'une surveillance étroite. Un gigantesque système de fichage de la société, en particulier des milieux sensibles tels que les Églises, les universités, mais aussi les cellules locales du parti, se met en place.

 Walter Ulbricht, secrétaire général du SED, converse avec des ouvriers sur une affiche de propagande en faveur du premier plan quinquennal (1952). "L'industrie lourde, base de l'indépendance et de la prospérité." La priorité est mise sur l'industrie lourde au détriment des biens de consommation.


* Collectivisation des moyens de production et pénuries.
L'URSS engage la collectivisation des moyens de production. Dès 1946, les forces d'occupation nationalisent les grandes industries, tout en tolérant pour près de 25 ans la persistance des petites et moyennes entreprises privées.  
Les usines deviennent non seulement des lieux de production, mais aussi de formation idéologique par l'entremise des "brigades de production".  (2) En outre, l'entreprise propose aux salariés de nombreux services (crèches, camps de vacances, bibliothèques, suivi médical). Elle joue donc un rôle primordial dans la vie des Allemands de l'Est. 
En 1948, le régime, qui place également le travail au cœur de ses préoccupations (3), prend comme modèle le mineur Adolf Hennecke, capable à l'instar de Stakhanov d'abattre un "travail herculéen". Son exemple donne naissance au mouvement des activistes censé contribuer à l'émulation socialiste. 
Les ouvriers ne disposent d'aucune autonomie dans l'entreprise. Ainsi, le syndicat FDGB, théoriquement indépendant des partis politiques se soumet progressivement au SED dont il devient une simple courroie de transmission. Sans être obligatoire, l'adhésion y est presque incontournable, compte tenu des avantages qu'il procure à ses membres (il regroupe ainsi 97% des salariés en 1982!).

Dans les campagnes, les grandes propriétés terriennes deviennent des coopératives agricoles et les paysans, théoriquement toujours propriétaires de leurs exploitations, des employés de l’État.
 Cette collectivisation brutale désorganise profondément un secteur agricole incapable de nourrir correctement la population. Aussi, jusqu'en 1958, un système de rationnement existe et les Allemands de l'est doivent composer avec la pénurie et la piètre qualité de produits peu variés (pommes de terre, choux). 
Ces difficultés d'approvisionnement ont de graves répercussion dans la vie quotidienne. De nombreux salariés doivent ainsi déserter leur travail pour prendre place dans les interminables files d'attente devant les magasins alimentaires. (4)
Le logement constitue un autre gros problème, d'autant que des millions de réfugiés affluent en 1945 dans le pays en ruine. La priorité accordée à l'industrie lourde empêche de mener la vaste politique de construction qui s'impose. Aussi, jusqu'aux années 1970, les conditions de logement individuel des Ossis s'avèrent précaires (insalubrité et surpeuplement). Plutôt que de pallier à la pénurie, les autorités se contentent de geler les loyers afin d'atténuer les mécontentements.

 Document de propagande vantant les mérites de la politique familiale en RDA. Les autorités favorisent l'activité professionnelles des mères de famille et la socialisation des enfants par la société. Concrètement, l’État favorise le travail des femmes par la mise en place d'un système de jardins d'enfants. Ainsi en 1988, 91,3% des femmes travaillent.


* Embrigadement de la jeunesse et politique culturelle.
Comme dans toute dictature digne de ce nom, la RDA accorde une très grande attention à la jeunesse, encadrée par l'école et les organisations de jeunesse (Pionniers de 6 à 14 ans, Jeunesse allemande libre de 15 à 25)
La tâche assignée à l'école s'avère essentielle puisqu'elle s'impose comme le lieu de formation de "l'homme socialiste nouveau", un lieu d'intense politisation. Le régime compte ainsi sur les instituteurs affiliés à la Stasi pour identifier les "émigrants de 8 heures du soir" dont les parents regardent la télévision occidentale. (5)

Le premier secrétaire du SED, Walter Ulbricht lors d'une cérémonie de Jugendweihe en 1957. Ce rite socialiste introduit en 1955 se voulait une alternative à la confirmation protestante ou à la communion catholique. L'événement symbolisait l'entrée des enfants de 14 ans dans le monde des adultes. A l'occasion d'une cérémonie organisée en juin, les jeunes prêtent serment de fidélité au socialisme, à la RDA. Près de 95% des enfants se prêtent à cette consécration politico-religieuse qui participe à l'endoctrinement de la jeunesse.

En parallèle à la scolarisation, les autorités mettent sur pied des organisations de jeunesse qui se décomposent en plusieurs entités fondées sur l'âge des enfants. 
Créée en 1948, l'organisation des Pionniers regroupe les élèves des classes 1 à 7 (âgés de 6 à 13 ans). A 14 ans, les jeunes entrant en 8ème classe intègrent la Freie Deutsche Jugend (FDJ = Jeunesse allemande libre) et revêtent la chemise bleue. Les membres de l'organisation se voient assigner des missions politiques qui consistent par exemple à  contrer l'écoute clandestine des radios et télévisions de l'Ouest en modifiant l'orientation des antennes.  
Les pratiques sportives sont valorisées au sein d'une organisation dont l'objectif paramilitaire est  sans cesse rappelé par les parades qui émaillent les innombrables commémorations voulues par le régime. Au bout du compte, la FDJ est le vivier des cadres du parti, de l'Etat et de l'économie.
 L'adhésion aux mouvements de jeunesse, théoriquement volontaire et reposant sur la liberté individuelle, se révèle en fait presque incontournable. Ceux qui restent en dehors du mouvement subissent en effet de nombreux obstacles dans leur vie professionnelle future. Par conséquent, environ 75% des jeunes est-allemands s'y engagent au cours des années 1950. 

 Erich Honecker au milieu de Jeunes Pionniers lors d'un rassemblement à Dresde en 1982. Les enfants arborent chemise blanche et pantalon ou jupe bleu marine, et un foulard bleu autour du cou.

La culture est elle aussi strictement contrôlée et instrumentalisée. Dès juillet 1945, la création du Kulturbund  permet de placer sous surveillance de nombreux écrivains et d'en stipendier d'autres... 
Par la suite, les conférences organisées par le régime en 1959 et 1964 à Bitterfeld assignent des missions bien spécifiques aux intellectuels censés se rapprocher des travailleurs ou évoquer la construction du socialisme. Tous ceux qui récusent ce carcan sont mis à l'index et exclus à l'instar du chanteur Wolf Biermann qui se voit retirer la nationalité est-allemande en 1976 alors qu'il se produit à l'Ouest.

* Que refuser à un parti qui vous délègue le vent et le soleil?
La chanson s'impose comme le principal vecteur d'embrigadement des jeunes Pionniers, trop petits pour ingurgiter les œuvres de Marx ou Lénine. Le site de l'exposition "Der Sozialismus siegt - la RDA dos au mur" propose les paroles de quelques uns de ces chants en particulier l’hymne du SED au titre évocateur : Die Partei hat immer recht ("le Parti a toujours raison"). 
Les paroles du morceau écrites en 1950, sonnent cruellement aux oreilles après l'érection du mur en 1961 ("II nous a tout donné /La brique pour construire et le grand plan"). Quant à l'affirmation selon laquelle "Là où il [le parti] se trouvait, se trouvait la vie", elle est ruinée par le sort réservé à Peter Fechter et 136 autres individus, abattus par les VoPos (diminutif de Volkspolizei = police du peuple) alors qu'ils tentaient de franchir le mur.


* Rejets et arrangements.
Cette société sous surveillance, embrigadée dès le plus jeune âge, constamment contrôlée par les indicateurs de la Stasi, ne cesse de s'éloigner du régime. La marche forcée vers le socialisme suscite très tôt de vives résistances.
Ainsi, le 16 juin 1953, les ouvriers des grands chantiers de construction de l'avenue Stalinallee de Berlin se mettent en grève pour protester contre l'augmentation des cadences de travail et la diminution des salaires. La grève gagne les autres grandes villes et se transforme en révolte populaire avec la revendication d'élections libres. La répression est immédiate. L'armée soviétique et la police est-allemande écrasent les manifestants, provoquant une centaine de morts et un millier de blessés.


Char soviétique dans les rues de Berlin-Est en juin 1953. La mort de Staline trois mois auparavant favorise
cette éclosion publique de la parole ouvrière.

La révolte berlinoise déstabilise profondément le SED qui prend conscience de la précarité de ses positions. Le régime ne doit son salut qu'à l'intervention soviétique, ce qui contribue un peu plus  encore à sa soumission.
La répression des manifestations ouvrières de 1953, motive le passage à l'ouest d'un flot important d'est-Allemands. Jusqu’en août 1961 , ces départs restent faciles d’un secteur à l'autre de Berlin où par la frontière encore perméable qui sépare les deux Allemagne.
Ainsi, entre 1949 et 1961, 3,5 millions d’individus désertent l’Allemagne de l’Est (par la « brèche » berlinoise pour 95% d'entre-eux). Fuyant l'absence de libertés et les faible niveau de vie, ce sont les plus jeunes et les plus qualifiés qui se réfugient en RFA.
Or, l'ampleur de cette hémorragie menace l'existence même de la RDA. Les Soviétiques redoutent en outre l'effet déstabilisateur sur les autres pays limitrophes. Walter Ulbricht, premier secrétaire du SED réclame donc avec insistance l’autorisation de Nikita Khrouchtchev pour ériger un mur infranchissable entre les deux secteurs de Berlin. La construction débute le dimanche 13 août 1961 vers deux heures du matin. Stupéfaits, les Berlinois découvrent au réveil des fils de fer barbelés, bases du mur à venir.


 Bande de jeunes devant un "disco club" à proximité de Dresde, en 1980. Malgré l'intense encadrement idéologique dont la jeunesse est l'objet, celle-ci ne cesse de s'éloigner du régime. 
Le divorce est consommé au cours des années 1980 pour une jeunesse privée de toute perspective d'ascension sociale par un pouvoir gérontocratique. 


* Les tentatives d'adaptation du régime et "société de niches".
Après l'érection du mur, la population conçoit la nécessité d'engager une série d'arrangements avec un régime qui semble fait pour durer. Le contrôle social intense impose l'acceptation d'un certain nombre de règles. En contrepartie, le régime conçoit la nécessité d'apporter une certaine amélioration aux conditions d'existence d'une population lassée des pénuries et privée des libertés fondamentales. Aussi, dans la mesure du possible, le SED fait de la RDA un modèle de société de consommation socialiste qui se traduit par la diffusion des appareils ménagers, de la télévision et de la Trabant dont se dotent environ 15% des Allemands de l'Est à a fin des années 1960. (6) A partir du milieu de la décennie, ces derniers disposent d'une troisième de congés payés qui permet pourquoi pas de profiter des séjours sur les côtes de la Baltique ou sur les rives du lac Balaton (Hongrie).

Reste que, en dépit de tous ses efforts, l’État ne parvient pas à contrôler totalement la société. La population se ménage des espaces de repli (au sein des groupes religieux, lors de réunions privées). Les datchas, les maisons de campagne à la russe, et les jardins privatifs (7) deviennent des refuges permettant d'échapper au contrôle tatillon du parti et de ses organes. 
Le développement de cette "société de niches"  s'accompagne du repli sur la vie privée et la sphère familiale avec l'essor de pratiques (naissances hors mariage, divorces) qui ne s'inscrivent pas dans le modèle traditionnel de la famille nucléaire voulue par le pouvoir. 
De même, le recours accru aux pratiques contraceptives rend inefficace les mesures natalistes adoptées par le régime et le problème de la dénatalité affecte la RDA à partir de la fin des années 1960.

Terminons avec un constat dressé par Emmanuel Droit en conclusion d'un article passionnant publié dans L'Histoire (voir sources): " Les dirigeants du SED, portés par une foi inébranlable dans le bien-fondé de leur mission historique de construire le premier Etat socialiste sur le sol allemand, ont bouleversé le quotidien des Allemands de l'Est. Dans les années 1950, ces transformations brutales conduisent des centaines de milliers de citoyens à passer à l'Ouest. A partir des années 1960, les dirigeants du SED ont renoncé à "gouverner les âmes" pour mieux contrôler une population qui doit s'arranger avec l'économie de panne, l'économie de pénurie et une politisation à outrance de l'espace public et du calendrier. (8) Ni Etat totalitaire ni dictature douce, la RDA fut un régime de dictature moderne qui imposa un certain nombre de contraintes à sa population.

Au bout du compte, la faillite économique d'un État à l'appareil de production obsolète (et vivant au crochet de l'Allemagne de l'ouest depuis l'ostpolitik de Willy Brandt), le très fort mécontentement social provoquent la désagrégation souterraine d'un régime déjà largement moribond lors de son renversement en novembre 1989.





Notes:
1. Ces indicateurs espèrent retirer des avantages personnels de cette collaboration.
2. La brigade est une unité de production indépendante du syndicat. Il s'agit en outre d'une unité de vie également car la brigade organise la vie collective. C'est aussi un lieu de surveillance.
3. L'article 24 de la constitution de 1974 rappelle que "le droit au travail est indissociable du devoir de travailler."
4.  Absentéisme souvent toléré comme le concède le contremaître d'une entreprise: "Comme le ravitaillement laissait à désirer, les femmes quittaient l'atelier le vendredi midi en disant:'Je dois aller chez le boucher. Ce soir, il n'y aura plus rien.' Eh bien! que pouvait-on dire à ces gens là? On a simplement fermé les yeux."
5. La réforme scolaire de 1946 met sur pied une filière unique de 8 ans à l'issue de laquelle, les jeunes sont dirigés soit vers un apprentissage professionnel soit vers le lycée. 
La réforme de 1959 remplace ce système par une école polytechnique de 10 classes qui assure un équilibre entre formation théorique (communiste avec intégration de l'idéologie marxiste-léniniste à l'éducation civique) et pratique (stages en usine). En 1978, un enseignement militaire censé inculquer aux enfants l'amour et le respect de l'armée, est introduit à l'école.
L'orientation relève exclusivement des décisions de l'Etat; les places offertes dans les filières universitaire s'adaptant aux besoins recensés selon les prévisions du plan.
6. Après un délai d'attente d'environ dix à quinze ans pour l'obtenir. 
7. Il y a en RDA plus de 1 million de propriétaires de jardins Shreber (du nom d'un médecin hygiéniste). 
8. Commémoration de la mort de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht en janvier, journée de la femme le 8 mars, du travail le 1er mai, de la paix le 1er septembre, de la naissance de la RDA le 7 octobre...



 "Lied der Partei" / "Die Partei hat immer recht" (Louis Fürnberg)
"Le chant du Parti" / "Le Parti a toujours raison"

Sie hat uns alles gegeben,
Sonne und Wind und sie geizte nie.
Wo sie war, war das Leben,
Was wir sind, sind wir durch sie.
Sie hat uns niemals verlassen,
Fror auch die Welt, uns war warm.
Uns schützt die Mutter der Massen,
Uns trägt ihr mächtiger Arm.


Refrain:
Die Partei, die Partei,
Die hat immer recht
Und Genossen es bleibe dabei,
Denn wer kämpft für das Recht,
Der hat immer recht
Gegen Lüge und Ausbeuterei.
Wer das Leben beleidigt,
Ist dumm oder schlecht,
Wer die Menschen verteidigt,
Hat immer recht.


So aus Lenin'schem Geist
Wächst von Stalin geschweißt
Die Partei, die Partei, die Partei.
Sie hat uns niemals geschmeichelt.
Sank uns im Kampfe auch mal der Mut,
Hat sie uns leis nur gestreichelt:
"Zagt nicht!" und gleich war uns gut.
Zählt denn noch Schmerz und Beschwerde,
Wenn uns das Gute gelingt,
Wenn man den Ärmsten der Erde,
Freiheit und Frieden erzwingt?


Refrain: ...


Sie hat uns alles gegeben,
Ziegel zum Bau und den großen Plan.
Sie sprach: "Meistert das Leben,
Vorwärts Genossen, packt an."
Hetzen Hyänen zum Kriege,
Bricht euer Bau ihre Macht.
Zimmert das Haus und die Wiege,
Bauleute, seid auf der Wacht!

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II nous a tout donné
Le soleil et le vent. Il n'était jamais avare.
Là où il se trouvait, se trouvait la vie.
Ce que nous sommes, nous le sommes grâce à lui
II ne nous a jamais abandonnés.
Même quand le monde gelait, nous avions chaud.
La mère (1) des masses nous protège.
Son bras puissant nous porte.

Refrain                                  Le parti, le parti a toujours raison
Et, camarades, qu'il en reste ainsi.
Car celui qui se bat pour le droit
Celui-ci a toujours raison.
Contre le mensonge et l'exploitation.

Chœur des femmes :           Celui qui offense la vie
 Est sot ou mauvais.
 Celui qui défend l'humanité
 A toujours raison.

Tous ensemble :                     Ainsi par l'esprit de Lénine
 Soudé par Staline,
 Grandit le parti, le parti, le parti.

2ème couplet :                       II ne nous a jamais flattés.
 Si dans le combat, notre courage a faibli,
 II ne nous a que légèrement caressés,
 « Ne vous découragez pas » et immédiatement nous            allions bien.
 La douleur et les plaintes comptent-elles encore
 Quand le bien est vainqueur,
 Quand, pour les plus pauvres de la terre,
 On conquiert la liberté et la paix.

3ème couplet :                       II nous a tout donné
 La brique pour construire et le grand plan.
 Il nous a dit ; maîtrisez la vie
 En avant, camarades, retroussez vos manches.
 Chassez les hyènes qui veulent la guerre,
 Que votre édifice brise leur force.
 Charpentez la maison et le berceau.
 Bâtisseurs, soyez sur vos gardes.


Cité par Susanne FRITSCHE, Die Mauer ist gefallen, eine kleine Geschichte der DDR (Le mur est tombé, une petite histoire de la RDA), éditions DTV, Munich, 2005.
Traduction : Claire Dietrich
Note :
(1) La comparaison avec la mère s'explique par le fait qu'en allemand le nom « parti » est féminin (die Mutter, die Partei)


Sources:
- Emmanuel Droit:"Le communisme au quotidien", L'Histoire n°346, octobre 2009. Article très clair et synthétique sur la vie ordinaire en Allemagne de l'Est.
- Francis Lachaise: "Histoire d'un État disparu: la République démocratique allemande de 1945 à nos jours", Ellipses, les essentiels, 2001.
- Emmanuel Droit: "Vers un homme nouveau? L'éducation socialiste en RDA (1949-1989)". 
- Sandrine Kott: "A la recherche d'une culture socialiste. Le cas des entreprises en RDA (1949-1989)" Vingtième siècle, revue d'histoire, année 1999, volume 63.  
- La Marche de l'histoire: "Adieu camarades! Ils vivaient en RDA", invitée Sandrine Kott, lundi 6 février 2012.
- Xavier Carpentier-Tanguy: "L'écran noir de 1965." Les formes de violence culturelle en RDA.
- Manuel d'histoire franco-allemand Terminale L/ES/S, Nathan, 2006. 
- Brochure de l'exposition "Der Sozialismus siegt - la RDA dos au mur" proposée par la BU de l'université Paris 8. (PDF)
- Site de l'exposition "Die heile Welt der Diktatur? Herrschaft und Alltag in der DDR."



Liens:
- La radio WFMU propose une sélection de chansons de propagande du parti communiste est-allemand: "A Short Audio-Visual History Of The GDR (mp3s, videos)
- Arte: "Impressions de RDA
- "Adieu camarades! 1975-1991" Le site internet créé à l'occasion de la diffusion sur Arte d'une série documentaire réalisée par Andreï Nekrassov.

- Des ressources intéressantes comparant les sociétés française et allemande. 
- "Petit abécédaire de la RDA... ou glossaire d'un pays qui n'existe plus (1976-1990)" 
- Rock est-allemand.